Le matérialisme historique a mis en lumière les structures économiques de la domination mondiale. Une autre approche critique s'attaque aux fondements mêmes de la connaissance et aux hiérarchies raciales qui sous-tendent l'ordre international. Le tournant postcolonial en relations internationales ne se contente pas d'ajouter de nouveaux objets d'étude. Il opère une déconstruction radicale de l'eurocentrisme constitutif de la discipline. Alina Sajed, Siba N. Grovogui, Aimé Césaire, Frantz Fanon et Edward Said en retracent la genèse et les concepts. La race n'est pas un préjugé individuel, mais une technologie de gouvernance globale. La Méditerranée, la crise libyenne de 2011, la nationalisation de Suez en 1956 en sont des illustrations paradigmatiques. L'enjeu éthique : la justice épistémique.
Une déconstruction radicale
Le matérialisme historique a mis en lumière les structures économiques de la domination mondiale. Une autre approche critique s'attaque aux fondements mêmes de la connaissance et aux hiérarchies raciales qui sous-tendent l'ordre international. Le tournant postcolonial en relations internationales ne se contente pas d'ajouter de nouveaux objets d'étude. Il opère une déconstruction radicale de l'eurocentrisme constitutif de la discipline.
Alina Sajed, dans le chapitre qu'elle consacre au postcolonialisme pour l'ouvrage de Richard Devetak et Jacqueline True, rappelle que cette perspective ne traite pas le colonialisme comme un simple épisode historique révolu. Elle le conçoit comme une matrice continue qui structure les représentations, les institutions et les rapports de force contemporains.
La genèse : Bandung et les intellectuels de la libération
La genèse de cette pensée puise ses racines dans les luttes de libération du XXe siècle et les intellectuels qui en ont formulé la critique. Sajed identifie des jalons historiques majeurs — la conférence de Bandung en 1955, le Mouvement des non-alignés, la crise de Suez, la conférence tricontinentale — qui ont constitué le « Tiers-Monde » non comme un lieu géographique, mais comme un projet politique d'émancipation.
Les travaux fondateurs d'Aimé Césaire sur le discours colonial, de Frantz Fanon sur la violence libératrice, et d'Edward Said sur l'orientalisme ont fourni les outils conceptuels pour démanteler les récits universalistes de l'Occident. Siba N. Grovogui, dans sa contribution à l'ouvrage de Tim Dunne et ses coauteurs, prolonge cette analyse en montrant comment l'orientalisme saïdien a révélé la production d'un « Orient » fantasmé, servant de repoussoir pour affirmer la supériorité rationnelle et morale de l'Occident. Dans ce cadre, la race n'est pas un préjugé individuel, mais une technologie de gouvernance globale qui hiérarchise les populations et légitime les interventions impériales.
La persistance des représentations coloniales
Cette déconstruction épistémique trouve une résonance frappante dans les crises contemporaines de la légitimité internationale. Les représentations coloniales ne se sont pas évanouies avec les indépendances formelles. Elles continuent d'informer les politiques de sécurité, les discours sur le développement et les régimes de mobilité.
C'est précisément dans l'espace méditerranéen que cette persistance se donne à voir avec une acuité particulière, transformant la mer en une frontière militarisée où s'exercent des technologies de contrôle héritées de l'ère impériale.
La crise libyenne et Suez : deux illustrations
Les dynamiques mises en lumière par cette situation juridique illustrent les asymétries structurelles de la société internationale. Grovogui analyse ces tensions à travers le prisme de la légitimité et du pouvoir. La crise libyenne de 2011 en offre une illustration paradigmatique.
Alors que le Conseil de sécurité des Nations unies autorisait une intervention militaire au nom de la « Responsabilité de protéger », l'Union africaine proposait une feuille de route diplomatique qui fut systématiquement ignorée par les puissances occidentales. Cette discordance révèle comment les institutions multilatérales, censées incarner l'universalisme, reproduisent en réalité des hiérarchies raciales et géopolitiques.
De même, la nationalisation du canal de Suez par Gamal Abdel Nasser en 1956, analysée par Grovogui comme une étude de cas des sentiments postcoloniaux, démontrait déjà la volonté du Sud global de contester les arrangements impériaux et de revendiquer une souveraineté économique et politique pleine et entière.
Les conditions de validité
Les conditions de validité de cette grille de lecture sont précisément circonscrites. Le postcolonialisme suppose que l'eurocentrisme n'est pas un biais accidentel, mais une structure profonde de la modernité politique et de la discipline des relations internationales. Cette hypothèse exclut les approches qui considèrent l'État westphalien comme un accomplissement universel et désirable.
La thèse postcoloniale suppose que la race et la colonialité sont des catégories analytiques indispensables pour comprendre la gouvernance globale, ce qui la place en tension avec les approches orthodoxes qui privilégient exclusivement l'analyse interétatique. Son angle mort réside parfois dans la difficulté à proposer des alternatives institutionnelles opérationnelles. Le postcolonialisme se concentre davantage sur la déconstruction des discours que sur la formulation de politiques publiques concrètes.
L'éthique de la justice épistémique
La dimension éthique de cette approche est considérable. Elle exige une « justice épistémique », c'est-à-dire la reconnaissance de la validité des savoirs produits par les sujets subalternes et la remise en cause des monopoles occidentaux de la vérité.
Elle expose les conséquences humaines de la racialisation de l'ordre mondial : les naufrages en Méditerranée, les interventions militaires sélectives, les conditionnalités économiques imposées au Sud. Cette éthique de la décolonisation contraste avec l'universalisme abstrait de l'École anglaise. Elle ouvre la voie à d'autres formes de solidarité, notamment celles portées par les féminismes postcoloniaux, qui viendront complexifier l'analyse en montrant comment le genre s'articule avec la race et la classe pour produire des vulnérabilités spécifiques.
À retenir
- Le postcolonialisme déconstruit l'eurocentrisme constitutif de la discipline.
- Le colonialisme est une matrice continue, non un épisode révolu.
- Jalons : Bandung (1955), non-alignés, Suez, tricontinentale.
- Césaire, Fanon et Said fournissent les outils conceptuels.
- La race est une technologie de gouvernance globale, non un préjugé individuel.
- La Méditerranée est une frontière militarisée héritée de l'ère impériale.
- La crise libyenne (2011) et Suez (1956) illustrent les hiérarchies raciales et géopolitiques.
- L'enjeu éthique : la justice épistémique et la reconnaissance des savoirs subalternes.
Le débat en question
Le postcolonialisme s'oppose aux approches orthodoxes qui considèrent l'État westphalien comme un accomplissement universel. Il est critiqué pour sa difficulté à proposer des alternatives institutionnelles opérationnelles. Son angle mort : se concentrer sur la déconstruction des discours plutôt que sur la formulation de politiques concrètes.