Le contrat pédagogique - pourquoi apprendre les relations internationales n'est pas un acte neutre

Revue éditoriale · Série en 29 articles 

Les canons contemporains
des relations internationales

Une traversée en six chapitres pour décentrer la discipline : épistémologies du Sud Global, paradigmes critiques, histoire globale, déconstruction de l'État westphalien, arènes thématiques, crises transnationales. Chaque article se lit seul, en 15 à 25 minutes.

La théorie n'est jamais neutre ; elle est toujours pour quelqu'un, et pour un certain objectif.

— Robert Cox, fil rouge de la série

01 Chapitre premier

Épistémologie décentrée
et production du savoir

Qui détient le droit de produire de la théorie ? Six articles pour déconstruire l'architecture épistémique de la discipline, de Sun Tzu à l'Ubuntu.


02 Chapitre deuxième

Les paradigmes comme lunettes critiques

Réalisme, libéralisme, structuralisme, constructivisme, féminismes, postcolonialismes : des lentilles complémentaires, non des vérités rivales.


03 Chapitre troisième

Histoire globale et décentrement temporel

1945-2018 : la Guerre froide n'est pas un duel bipolaire. La décolonisation en est le moteur constitutif.

Article 12 

1945—1963 : la décolonisation comme moteur constitutif

Young et Kent, Roach et Barder : plus de quarante États accèdent à l'indépendance, redessinant la carte politique du monde. Bandung, Suez, Congo. Lire →

Article 13 

1963—1980 : l'agence du Tiers-Monde et les chocs pétroliers

Non-alignés, OPEP, NOEI : les États du Sud manipulent activement les superpuissances pour refonder l'ordre économique international. Lire →

Article 14 

1981—1991 : victoire occidentale ou implosion interne ?

Reagan, Gorbatchev, Perestroïka, Glasnost : l'effondrement du bloc soviétique fut une implosion interne, non une victoire occidentale. Lire →

Article 15 

Conclusion du chapitre

La Guerre froide réexaminée : continuité entre hiérarchies bipolaires et crises contemporaines. Lire →


04 Chapitre quatrième

Déconstruction de l'État westphalien

Souveraineté négative et positive, École Anglaise, frontières sélectives : l'État n'est pas monolithique.


05 Chapitre cinquième

Arènes thématiques et éclectisme en action

R2P, chaînes de valeur, migrations : l'approche par problèmes (PBL) transforme l'étudiant en chercheur.


06 Chapitre sixième

Crises transnationales et Anthropocène

Extractivisme, pandémie, populismes, résilience : quand les catégories de la discipline craquent.


Épilogue 

Praxis et devenir
d'un analyste critique

Dix principes directeurs. Une question permanente, celle de Robert Cox. Un geste : le cartooning conceptuel. Le dernier article clôt la série et ouvre la pratique.

Série

Les canons contemporains des relations internationales

Rythme

Un article = une section · 15—25 min · lecture autonome

La théorie critique - dépasser l'impasse par l'émancipation ?

La confrontation entre cosmopolitisme et communautarisme laisse souvent le lecteur face à une impasse : comment dépasser l'opposition entre des obligations universelles abstraites et des loyautés particulières concrètes sans sacrifier l'une ou l'autre de ces dimensions ? La théorie critique en relations internationales propose une voie de dépassement qui ne consiste pas à trancher le débat, mais à en transformer les termes mêmes. En s'appuyant sur l'héritage de l'École de Francfort, elle déplace la question de la justice globale du terrain des principes moraux substantiels vers celui des procédures de délibération et de l'émancipation progressive des structures de domination. Richard Devetak, Jacqueline True, Max Horkheimer, Andrew Linklater, Jürgen Habermas, Tim Dunne, Milja Kurki, Steve Smith et Chris Brown en déploient les termes. Du « juge international face à l'impunité » aux critiques postcoloniales de la CPI, la théorie critique révèle ses promesses et ses limites.

Théorie critique Émancipation Linklater Habermas CPI

Une voie de dépassement

La confrontation entre cosmopolitisme et communautarisme, examinée dans la section précédente, laisse souvent le lecteur face à une impasse : comment dépasser l'opposition entre des obligations universelles abstraites et des loyautés particulières concrètes sans sacrifier l'une ou l'autre de ces dimensions ?

La théorie critique en relations internationales propose une voie de dépassement qui ne consiste pas à trancher le débat, mais à en transformer les termes mêmes. En s'appuyant sur l'héritage de l'École de Francfort, elle déplace la question de la justice globale du terrain des principes moraux substantiels vers celui des procédures de délibération et de l'émancipation progressive des structures de domination.


La théorie critique contre le positivisme

Richard Devetak et Jacqueline True, dans Theories of International Relations, rappellent que la théorie critique se distingue radicalement des approches positivistes et rationalistes dominantes. Là où ces dernières cherchent à expliquer le monde tel qu'il est et à résoudre des problèmes à l'intérieur du cadre existant, la théorie critique, inspirée par Max Horkheimer, interroge les fondements mêmes de cet ordre.

Elle ne se contente pas de décrire les mécanismes de la politique mondiale. Elle cherche à révéler les pathologies sociales, les formes de domination et les idéologies qui naturalisent les inégalités. Son objectif n'est pas la simple connaissance, mais l'émancipation : ouvrir des possibilités de transformation en montrant que l'ordre actuel n'est ni naturel ni immuable.


Linklater et l'éthique du discours

Cette ambition émancipatrice a été profondément renouvelée par les travaux d'Andrew Linklater, qui a mobilisé la théorie de l'action communicative de Jürgen Habermas pour repenser les fondements de l'éthique internationale. Linklater, dans The Transformation of Political Community, soutient que la légitimité des normes internationales ne repose pas sur leur conformité à des principes moraux prédéterminés, mais sur leur capacité à résister à la critique de tous ceux qui sont affectés par elles.

Une norme est juste si elle peut être acceptée par tous les participants à un dialogue rationnel, sans contrainte ni domination. — D'après Andrew Linklater, The Transformation of Political Community 

Cette approche délibérative opère un déplacement décisif : elle ne cherche plus à imposer un modèle universel de justice, mais à créer les conditions institutionnelles permettant l'émergence d'un consensus rationnel entre des acteurs divers.


La juridification des relations internationales

Tim Dunne, Milja Kurki et Steve Smith, dans International Relations Theories, soulignent que cette éthique du discours a des implications concrètes pour la compréhension des institutions internationales contemporaines. Linklater propose de penser la transformation de la communauté politique non pas comme l'avènement d'un État mondial, mais comme un processus de « juridification » des relations internationales.

Il s'agit de soumettre les rapports de force à des procédures juridiques et délibératives qui permettent la coexistence de multiples fidélités sans exiger leur subordination à un principe unique. Cette approche ne moralise pas les relations internationales en invoquant des devoirs abstraits envers l'humanité. Elle les juridifie en créant des espaces où les affected parties peuvent faire valoir leurs revendications et contester les décisions qui les impactent.


Le juge international face à l'impunité

Cette tension entre les impératifs de la justice et les contraintes de la paix politique trouve une illustration particulièrement aiguë dans le fonctionnement de la justice pénale internationale.

Cette situation incarnée révèle les dilemmes pratiques auxquels se heurte l'application des principes de justice globale. Chris Brown, dans Understanding International Relations, analyse ces tensions à travers le cas de la Cour pénale internationale (CPI). La CPI, établie par le Statut de Rome en 1998, incarne l'ambition cosmopolitique de poursuivre les crimes les plus graves contre l'humanité, indépendamment de la nationalité des auteurs ou des victimes.

Son fonctionnement concret met en lumière les contradictions de cette entreprise. Brown note que les indictements de la CPI peuvent compliquer la résolution des conflits, en rendant plus difficiles les compromis nécessaires à la fin des hostilités. Les cas du Darfour et de l'Ouganda illustrent cette dynamique : la poursuite des leaders factionnaires peut entraver les processus de paix locaux, où l'impunité est parfois le prix à payer pour mettre fin aux violences.


À qui doit servir le droit pénal international ?

Cette tension entre vérité juridique et paix politique soulève une question fondamentale : à qui doit servir le droit pénal international ? Brown rappelle que si un consensus moral global existe derrière l'idée de crimes contre l'humanité, donner aux représentants de l'« humanité » le dernier mot peut occulter les intérêts locaux concrets en faveur de la paix.

Cette critique est particulièrement vive dans le contexte africain. La majorité des membres de l'Union africaine sont parties au Statut de Rome, mais la quasi-totalité des indictements ont concerné des Africains, y compris le président du Soudan, Omar el-Béchir. Cette asymétrie a nourri des accusations de biais, conduisant certains pays — le Burundi, la Gambie, et temporairement l'Afrique du Sud — à menacer de se retirer de la CPI. Pour répondre à ces critiques, la procureure a diversifié les enquêtes, mais le soupçon d'une justice sélective, instrumentalisée par les puissances occidentales, demeure.


Les conditions de validité

Les conditions de validité de cette approche critique sont précisément circonscrites. La théorie critique suppose que l'émancipation peut être poursuivie à travers des procédures délibératives inclusives, ce qui exclut les contextes de domination structurelle où certaines voix sont systématiquement exclues du dialogue.

La thèse habermassienne suppose que les acteurs peuvent atteindre un consensus rationnel par la force de l'argument, ce qui la place en tension avec les approches réalistes et postcoloniales qui soulignent la persistance des rapports de force dans les arènes internationales. Son angle mort réside dans sa difficulté à rendre compte des situations où le dialogue rationnel est impossible, soit parce que les asymétries de pouvoir sont trop grandes, soit parce que les parties ne partagent pas les mêmes codes de communication.


L'éthique de la délibération et de l'émancipation

La dimension éthique de cette approche est considérable. Elle expose les conséquences humaines de l'impunité et les dilemmes de la justice transitionnelle. Elle suggère que la légitimité des institutions internationales ne repose pas sur leur conformité à des principes abstraits, mais sur leur capacité à inclure effectivement les voix des affectés.

Cette éthique de la délibération et de l'émancipation contraste avec l'éthique de la prudence du réalisme, l'éthique de l'ordre de l'École anglaise et l'éthique cosmopolitique de la justice distributive. Elle ouvre des espaces de contestation et de transformation, mais elle expose également ses limites face à l'urgence des crises et à la persistance des inégalités structurelles.

Cette confrontation entre les impératifs de la justice et les contraintes de la paix politique, entre les ambitions universelles et les réalités particulières, révèle les limites d'une approche purement théorique de l'éthique internationale. Elle appelle un déplacement du regard vers les pratiques concrètes de la citoyenneté globale, où ces tensions se donnent à voir dans le quotidien des individus confrontés aux dilemmes de la solidarité internationale.


À retenir

  • La théorie critique (École de Francfort, Horkheimer) vise l'émancipation, pas seulement la connaissance.
  • Elle se distingue des approches positivistes : elle interroge les fondements de l'ordre existant.
  • Linklater (1998) : éthique du discours habermassienne ; une norme est juste si elle résiste à la critique de tous les affectés.
  • La « juridification » des relations internationales : soumettre les rapports de force à des procédures délibératives.
  • La CPI (Statut de Rome, 1998) incarne l'ambition cosmopolitique de poursuivre les crimes contre l'humanité.
  • Brown : les indictements de la CPI peuvent compliquer la résolution des conflits (Darfour, Ouganda).
  • Critique postcoloniale : la CPI est accusée de biais africain (Omar el-Béchir, menaces de retrait).
  • Conditions de validité : émancipation par des procédures inclusives ; consensus rationnel possible.
  • Angle mort : difficulté à rendre compte des situations où le dialogue rationnel est impossible.
  • Éthique : délibération et émancipation, contraste avec réalisme, École anglaise et cosmopolitisme distributif.

Le débat en question

La théorie critique s'oppose aux approches positivistes et rationalistes qui acceptent le monde tel qu'il est. Elle est critiquée pour sa difficulté à rendre compte des situations de domination structurelle où le dialogue rationnel est impossible. Le cas de la CPI illustre les dilemmes pratiques : justice vs paix, universalisme vs biais sélectif.

Cosmopolitisme ou communautarisme - à qui devons-nous quelque chose ?

L'extension des devoirs au-delà des frontières étatiques se heurte à une objection fondamentale : la persistance des loyautés communautaires. Nous sommes tous membres d'une variété de communautés et d'associations, participants à des pratiques différentes, tirés parfois en directions conflictuelles par une gamme de fidélités. Toni Erskine, Michael Walzer, Alasdair MacIntyre, Charles Beitz, Thomas Pogge, Andrew Linklater, Richard Shapcott, Thomas Diez, Jill Steans, Rodger Payne, Nayef Samhat, Hauke Brunkhorst et Jürgen Habermas en déploient les termes. Le débat ne se réduit pas à une opposition binaire entre universalisme et particularisme. Il porte sur la nature et la portée des obligations morales dans un monde fragmenté. Le « cosmopolitisme mince » de Linklater et Shapcott propose une voie médiane, mais expose ses propres limites.

Cosmopolitisme Communautarisme Loyautés Cosmopolitisme mince Juridification

Des loyautés multiples

L'extension des devoirs au-delà des frontières étatiques, examinée dans la section précédente, se heurte à une objection fondamentale : la persistance des loyautés communautaires. Toni Erskine, dans sa contribution à l'ouvrage de Tim Dunne, Milja Kurki et Steve Smith, rappelle que nous sommes tous membres d'une variété de communautés et d'associations, participants à des pratiques différentes, tirés parfois en directions conflictuelles par une gamme de fidélités.

On peut être britannique (et gallois), ou américain ; membre actif d'une association locale, d'un syndicat professionnel, d'une communauté religieuse. Ces appartenances constituent le tissu même de l'identité morale et politique des individus, et ne relèvent pas de simples accidents biographiques.


Un débat plus subtil qu'il n'y paraît

Le débat entre cosmopolitisme et communautarisme structure une grande partie de la théorie normative contemporaine en relations internationales. Il ne s'agit pas d'une opposition binaire entre partisans de l'universel et défenseurs du particulier, mais d'une confrontation plus subtile sur la nature et la portée des obligations morales dans un monde fragmenté.

Erskine souligne que ces catégories fournissent des outils analytiques extrêmement utiles pour comprendre et représenter les positions en présence, sans nécessairement les représenter parfaitement.


Le cosmopolitisme éthique

Le cosmopolitisme éthique, tel qu'il est défendu par des auteurs comme Charles Beitz et Thomas Pogge, postule que nous sommes déjà citoyens du monde parce que nous avons des devoirs envers tous les autres, globalement. Cette conception ne doit pas être confondue avec le cosmopolitisme politique, qui plaide pour l'élimination ou la transformation radicale des frontières étatiques, en vue d'atteindre soit un gouvernement mondial, soit un système de représentation transcendant les divisions politiques.

Le cosmopolitisme éthique, lui, peut être considéré comme compatible avec une variété d'arrangements politiques. Il pourrait permettre un système d'États discrets et souverains, ou même être considéré comme inextricablement lié au cosmopolitisme politique et exiger la création d'un État mondial. Le point crucial est que les positions cosmopolitiques éthiques nient résolument que les frontières politiques délimitent ceux qui ont une égale considération morale.


Le communautarisme

Le communautarisme, défendu par des auteurs comme Michael Walzer et Alasdair MacIntyre, soutient que les obligations morales les plus fortes découlent des appartenances concrètes et des pratiques partagées. Walzer, dans Just and Unjust Wars (1977), illustre cette position par sa défense du principe d'immunité des non-combattants, fondée non sur leur humanité abstraite, mais sur leur appartenance à une communauté politique spécifique.

Cette approche accorde une importance centrale aux particularités historiques, culturelles et institutionnelles qui façonnent les identités collectives. Elle suppose que la justice ne peut être pensée indépendamment des contextes sociaux dans lesquels elle s'inscrit.


Les deux visages du solidarisme

Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson notent que cette confrontation trouve une expression particulière dans le débat sur les deux visages du solidarisme. Le solidarisme étatocentrique, qui privilégie le rôle des États dans la promotion des droits humains, est beaucoup plus proche de la position pluraliste que le solidarisme cosmopolitique, qui subordonne les intérêts étatiques aux impératifs universels. Cette distinction révèle que le débat ne se joue pas seulement entre théoriciens de la justice, mais structure également les positions au sein de l'École anglaise elle-même.


Le « cosmopolitisme mince »

Cette opposition binaire a été contestée par des tentatives de dépassement. Andrew Linklater et Richard Shapcott, analysés par Richard Devetak et Jacqueline True, plaident pour un « cosmopolitisme mince » (thin cosmopolitanism) qui promouvrait des claims universels tout en faisant justice à la différence.

Dans un tel dispositif, les loyautés envers l'État souverain ou toute autre association politique ne peuvent être absolues. En reconnaissant la diversité des liens sociaux et des attaches morales, une éthique « cosmopolite mince » cherche à multiplier les types et les niveaux de communauté politique. Cela ne signifie pas que les devoirs envers l'humanité l'emportent sur tous les autres. Il n'y a pas de « hiérarchie morale » fixe dans un cadre cosmopolite mince. Cette version place les idéaux de dialogue et de consentement au centre de son projet, et, pour reprendre le langage de Jürgen Habermas, cherche à juridifier plutôt qu'à moraliser les relations internationales.


La juridification des relations internationales

Thomas Diez et Jill Steans, cités par Devetak et True, prolongent cette analyse en montrant que cela implique de faciliter les développements institutionnels qui concrétisent l'idéal dialogique. Pour Rodger Payne et Nayef Samhat, cela signifie « incorporer des normes procédurales de participation (ou d'inclusion) et de transparence (ou d'ouverture) » dans les régimes internationaux.

Pour Hauke Brunkhorst et Habermas, il s'agit de faciliter une « gouvernance globale sans gouvernement global » et des « démocraties post-nationales sans États post-nationaux ». Cette approche délibérative tente de dépasser l'opposition entre cosmopolitisme et communautarisme en proposant des procédures qui permettent la coexistence de multiples fidélités sans exiger leur subordination à un principe unique. — D'après Brunkhorst et Habermas, cités par Devetak et True 


Les conditions de validité

Les conditions de validité de ces positions sont précisément circonscrites. Le cosmopolitisme éthique suppose que l'appartenance à l'humanité crée des obligations morales fondamentales, ce qui exclut les conceptions particularistes qui limitent les devoirs aux membres de communautés spécifiques.

La thèse cosmopolitique suppose que les frontières politiques ne délimitent pas ceux qui ont une égale considération morale, ce qui la place en tension avec les approches communautariennes qui accordent une considération réduite aux « outsiders ». Son angle mort réside dans sa difficulté à articuler les obligations universelles avec les loyautés concrètes qui structurent l'identité morale des individus.

Le communautarisme, à l'inverse, suppose que les obligations les plus fortes découlent des appartenances concrètes, ce qui exclut les conceptions universalistes qui subordonnent les particularismes à des principes abstraits. Son angle mort réside dans sa difficulté à rendre compte des obligations envers ceux qui ne partagent pas nos appartenances.


L'enjeu éthique

La dimension éthique de ce débat est considérable. Elle met en jeu la définition même de ce qui compte comme une vie digne d'être protégée, et qui est habilité à décider de cette protection.

Le cosmopolitisme éthique expose les conséquences humaines de la subordination des loyautés communautaires aux impératifs universels : il risque de dévaloriser les attaches concrètes qui donnent leur sens à l'existence humaine. Le communautarisme, à l'inverse, expose les conséquences humaines de la subordination des impératifs universels aux loyautés communautaires : il risque de légitimer l'exclusion et la violence envers ceux qui ne partagent pas nos appartenances.

Cette tension n'est pas résoluble par le raisonnement théorique seul. Elle reflète une contradiction profonde de la condition politique contemporaine : l'universalisme des droits humains se heurte à la persistance des particularismes et des rapports de force.


Les limites du « cosmopolitisme mince »

Le « cosmopolitisme mince » de Linklater et Shapcott propose une voie médiane, mais il expose ses propres limites. En plaçant les idéaux de dialogue et de consentement au centre de son projet, il suppose que tous les acteurs peuvent participer à des processus délibératifs égaux, ce qui exclut les situations de domination structurelle où certaines voix sont systématiquement exclues.

Cette approche juridificatrice risque de naturaliser les rapports de force existants en les soumettant à des procédures formelles qui ne remettent pas en cause les inégalités substantielles.

Cette confrontation entre universalisme et particularisme, entre obligations envers l'humanité et loyautés communautaires, révèle les limites d'une approche purement théorique de la justice globale. Elle appelle un déplacement du regard vers les pratiques concrètes de la justice internationale, où ces tensions se donnent à voir dans toute leur acuité.


À retenir

  • Nous sommes membres de multiples communautés ; ces appartenances constituent le tissu de l'identité morale.
  • Le débat cosmopolitisme/communautarisme n'est pas une opposition binaire : il porte sur la nature et la portée des obligations.
  • Cosmopolitisme éthique (Beitz, Pogge) : nous avons des devoirs envers tous les êtres humains, indépendamment des frontières.
  • Cosmopolitisme politique : élimination ou transformation radicale des frontières (gouvernement mondial).
  • Communautarisme (Walzer, MacIntyre) : les obligations les plus fortes découlent des appartenances concrètes.
  • Solidarisme étatocentrique vs solidarisme cosmopolitique : deux positions au sein de l'École anglaise.
  • « Cosmopolitisme mince » (Linklater, Shapcott) : claims universels + justice à la différence ; pas de hiérarchie morale fixe.
  • Juridification (Habermas) : « gouvernance globale sans gouvernement global », « démocraties post-nationales sans États post-nationaux ».
  • Conditions de validité : obligations universelles vs loyautés concrètes.
  • Limites du cosmopolitisme mince : risque de naturaliser les rapports de force en les soumettant à des procédures formelles.

Le débat en question

Cosmopolitisme et communautarisme s'opposent sur la portée des obligations morales : l'appartenance à l'humanité ou les appartenances concrètes. Le « cosmopolitisme mince » tente de dépasser cette opposition en proposant des procédures délibératives. Mais il risque de naturaliser les rapports de force existants en les soumettant à des procédures formelles qui ne remettent pas en cause les inégalités substantielles.

La théorie normative - avons-nous des devoirs au-delà des frontières ?

Jusqu'à présent, nous avons examiné les théories qui expliquent ou critiquent le fonctionnement de l'ordre mondial. Une interrogation plus fondamentale se fait jour : comment cet ordre devrait-il être organisé ? La théorie normative en relations internationales ne se contente pas de décrire les mécanismes de la politique mondiale. Elle interroge les fondements éthiques de l'ordre existant et propose des principes alternatifs pour une gouvernance globale plus juste. Tim Dunne, Milja Kurki, Steve Smith, Chris Brown, John Rawls, Charles Beitz, Thomas Pogge, Iris Marion Young, Richard Devetak, Jacqueline True et Andrew Linklater en déploient les termes. Du particularisme rawlsien aux extensions cosmopolitiques de Beitz et Pogge, de la justice distributive à la justice communicationnelle, de l'éthique du discours à la responsabilité cosmopolitique, l'enjeu est de taille : penser les obligations morales au-delà des frontières.

Théorie normative Rawls Cosmopolitisme Justice distributive Éthique du discours

Une interrogation plus fondamentale

Les chapitres précédents ont examiné les théories qui expliquent le fonctionnement de l'ordre mondial. Une interrogation plus fondamentale se fait jour : comment cet ordre devrait-il être organisé ? La théorie normative en relations internationales ne se contente pas de décrire les mécanismes de la politique mondiale. Elle interroge les fondements éthiques de l'ordre existant et propose des principes alternatifs pour une gouvernance globale plus juste.

Tim Dunne, Milja Kurki et Steve Smith, dans International Relations Theories, rappellent que la théorie normative a longtemps été marginalisée dans la discipline des relations internationales, dominée par les approches positivistes et comportementalistes. Ce n'est qu'à partir des années 1970 et 1980, sous l'influence des travaux de John Rawls sur la justice comme équité, que les questions de justice distributive, de droits humains et d'obligations morales au-delà des frontières ont progressivement investi le champ disciplinaire. Cette résurgence ne constitue pas un retour à un idéalisme naïf. Elle représente une tentative rigoureuse de penser les implications éthiques des structures internationales contemporaines.


Rawls et le particularisme

Chris Brown, dans Understanding International Relations, retrace cette généalogie intellectuelle. La théorie de la justice de Rawls, formulée dans A Theory of Justice (1971), repose sur l'hypothèse d'une « société bien ordonnée » fermée sur elle-même, dotée d'institutions coercitives capables d'imposer le respect des principes de justice.

Rawls suppose que les obligations de justice distributive s'appliquent principalement à l'intérieur des frontières étatiques, où les citoyens partagent un cadre institutionnel commun. Cette position, qualifiée de « communautariste » ou « particulariste », accorde la priorité aux devoirs envers les concitoyens sur les obligations envers l'humanité en général.


L'extension cosmopolitique de Beitz

Cette conception a été radicalement contestée par les théoriciens cosmopolitiques. Charles Beitz, dans Political Theory and International Relations (1979), opère un déplacement décisif. Il soutient que les principes de justice rawlsiens doivent s'appliquer au-delà des frontières étatiques dès lors que les sociétés sont interdépendantes.

Beitz remarque que l'ordre international contemporain n'est pas un système d'États isolés, mais une structure de coopération forcée où les décisions prises dans un pays affectent les conditions de vie dans d'autres. Les régimes commerciaux, les institutions financières, les accords environnementaux : tous créent des interdépendances qui rendent caduque la distinction entre sphère domestique et sphère internationale. Si la justice distributive s'applique là où existe une coopération sociale, alors elle doit s'étendre à l'échelle globale.


L'approfondissement de Pogge

Cette extension cosmopolitique a été approfondie par Thomas Pogge, dont les travaux sur la justice globale ont profondément renouvelé le débat. Pogge, dans World Poverty and Human Rights (2002), soutient que les citoyens des pays riches ne sont pas simplement des spectateurs passifs face à la pauvreté mondiale. Ils sont activement impliqués dans un ordre institutionnel global qui produit et perpétue cette pauvreté.

Les règles du commerce international, les droits de propriété intellectuelle, les accords sur la dette : tous ces mécanismes favorisent les pays riches au détriment des pays pauvres. Dès lors, les obligations des citoyens des pays riches ne relèvent pas seulement de la charité ou de l'assistance humanitaire. Elles relèvent de la justice : ils ont le devoir de réformer les institutions globales qu'ils soutiennent et dont ils bénéficient. — D'après Thomas Pogge, World Poverty and Human Rights (2002) 


La justice communicationnelle de Young

Dunne et ses coauteurs soulignent que cette approche normative ne se limite pas à la justice distributive. Elle englobe également les questions de reconnaissance, d'identité et de différence. Les travaux d'Iris Marion Young sur la « justice communicationnelle » montrent que la justice ne se réduit pas à la redistribution des ressources matérielles.

Elle exige également la reconnaissance des identités culturelles, la participation effective aux processus décisionnels et la liberté de s'exprimer sans crainte de domination. Cette conception élargie de la justice permet de penser les revendications des peuples autochtones, des minorités ethniques et des mouvements sociaux transnationaux qui contestent les hiérarchies symboliques de l'ordre mondial.


L'éthique du discours de Linklater

Richard Devetak et Jacqueline True, dans Theories of International Relations, prolongent cette analyse en montrant que la théorie normative a été enrichie par les apports de la théorie critique, notamment l'École de Francfort. Andrew Linklater, dans The Transformation of Political Community (1998), propose une éthique du discours inspirée des travaux de Jürgen Habermas.

Pour Linklater, la légitimité des normes internationales ne repose pas sur leur conformité à des principes moraux abstraits, mais sur leur capacité à résister à la critique de tous ceux qui sont affectés par elles. Une norme est juste si elle peut être acceptée par tous les participants à un dialogue rationnel, sans contrainte ni domination. Cette approche délibérative permet de penser la justice globale non comme l'application mécanique de principes universels, mais comme le résultat de processus discursifs inclusifs et réflexifs.


Les conditions de validité

Les conditions de validité de cette grille de lecture sont précisément circonscrites. La théorie normative suppose que les principes de justice peuvent être rationnellement défendus et universellement applicables. Cette hypothèse exclut les perspectives relativistes qui considèrent que les conceptions de la justice sont incommensurables d'une culture à l'autre.

La thèse cosmopolitique suppose que l'interdépendance crée des obligations morales, ce qui la place en tension avec les approches particularistes qui privilégient les loyautés communautaires. Son angle mort réside parfois dans la difficulté à articuler les impératifs de justice globale avec les réalités politiques concrètes, notamment la persistance des États-nations comme cadres principaux de l'action collective.


L'éthique de la responsabilité cosmopolitique

La dimension éthique de cette approche est considérable. Elle expose les conséquences humaines des inégalités structurelles de l'ordre mondial : la pauvreté extrême, les famines, les déplacements forcés, les violations des droits humains.

Elle suggère que la justice globale exige non seulement des transferts de ressources, mais une refonte des institutions internationales qui produisent et perpétuent ces inégalités. Cette éthique de la responsabilité cosmopolitique contraste avec l'éthique de la prudence du réalisme et l'éthique de l'ordre de l'École anglaise. Elle ouvre des espaces de solidarité transnationale et de mobilisation pour un ordre mondial plus équitable.

Cette extension des devoirs au-delà des frontières soulève une question fondamentale : comment concilier les obligations universelles envers l'humanité avec les loyautés particulières envers les concitoyens ? Cette tension structure le débat entre cosmopolitisme et communautarisme, objet de la section suivante.


À retenir

  • La théorie normative interroge les fondements éthiques de l'ordre mondial.
  • Longtemps marginalisée, elle resurgit dans les années 1970-1980 avec Rawls.
  • Rawls : la justice distributive s'applique principalement à l'intérieur des frontières étatiques (particularisme).
  • Beitz (1979) : les principes rawlsiens doivent s'appliquer au-delà des frontières dès lors que les sociétés sont interdépendantes.
  • Pogge (2002) : les citoyens des pays riches sont activement impliqués dans un ordre institutionnel global qui produit la pauvreté ; leurs obligations relèvent de la justice.
  • Young : la justice ne se réduit pas à la redistribution ; elle exige la reconnaissance, la participation et la liberté d'expression (justice communicationnelle).
  • Linklater (1998) : éthique du discours habermassienne ; une norme est juste si elle peut être acceptée par tous les participants à un dialogue rationnel.
  • Conditions de validité : principes rationnellement défendables, interdépendance créant des obligations.
  • Angle mort : difficulté à articuler justice globale et réalités politiques concrètes.
  • Éthique : responsabilité cosmopolitique, contraste avec la prudence réaliste et l'ordre de l'École anglaise.

Le débat en question

La théorie normative s'oppose aux approches positivistes et comportementalistes qui dominent la discipline. En son sein, particularistes (Rawls) et cosmopolitiques (Beitz, Pogge) s'opposent sur la portée des obligations morales : les frontières délimitent-elles ceux qui ont une égale considération morale ? Linklater propose une voie délibérative qui déplace la question vers les procédures d'inclusion.

Souveraineté ou stewardship global - le nœud gordien de la politique écologique

La prolifération des acteurs transnationaux et l'émergence de la gestion environnementale comme institution primaire ne suffisent pas à résoudre une contradiction fondamentale qui traverse l'ensemble de la gouvernance climatique contemporaine. D'un côté, les limites planétaires imposent une action collective à l'échelle de la biosphère. De l'autre, l'architecture politique mondiale reste structurée par le principe de souveraineté étatique, qui confère à chaque gouvernement le monopole de l'autorité légitime sur un territoire délimité. Richard Devetak, Jacqueline True, R. B. J. Walker, Tim Dunne, Milja Kurki, Steve Smith, les pluralistes et les solidaristes en déploient les termes. De la souveraineté comme « problème » (Walker) au principe de « responsabilité commune mais différenciée » (CBDR), des Accords de Paris aux critiques postcoloniales et féministes, la tension est irréductible. L'enjeu éthique : la justice climatique dans un monde fragmenté.

Souveraineté Stewardship CBDR Justice climatique Impérialisme vert

Le nœud gordien

La prolifération des acteurs transnationaux et l'émergence de la gestion environnementale comme institution primaire ne suffisent pas à résoudre une contradiction fondamentale qui traverse l'ensemble de la gouvernance climatique contemporaine. D'un côté, les limites planétaires imposent une action collective à l'échelle de la biosphère. De l'autre, l'architecture politique mondiale reste structurée par le principe de souveraineté étatique, qui confère à chaque gouvernement le monopole de l'autorité légitime sur un territoire délimité.

Richard Devetak et Jacqueline True, dans Theories of International Relations, rappellent que cette tension n'est pas un simple accident de parcours. Elle constitue le nœud gordien de la politique écologique globale.


La souveraineté comme « problème »

R. B. J. Walker, cité par Devetak et True, a profondément renouvelé l'analyse de cette contradiction en proposant de considérer la souveraineté non comme une condition permanente ou appelée à disparaître, mais comme un « problème » en soi.

L'État-nation moderne s'est historiquement constitué comme un « récipient » (container) de la vie sociale, délimitant un espace intérieur de sécurité et d'ordre, face à un extérieur anarchique. Cette topologie politique est radicalement inadéquate pour appréhender des phénomènes qui ignorent les frontières : les gaz à effet de serre, les courants marins, les migrations d'espèces ou les pandémies ne reconnaissent pas la ligne de douane.

Le « stewardship » environnemental, lorsqu'il est mis en œuvre par des États souverains, risque dès lors d'être capturé par les intérêts nationaux. Les politiques de conservation deviennent alors des instruments de puissance, servant à contrôler des ressources stratégiques ou à déplacer les contraintes écologiques vers les pays les plus vulnérables. — D'après R. B. J. Walker, cité par Devetak et True 


Pluralistes et solidaristes face à l'impératif écologique

Tim Dunne, Milja Kurki et Steve Smith, dans International Relations Theories, éclairent cette dynamique à travers le prisme de l'École anglaise. La souveraineté n'est pas seulement une revendication juridique ; elle est une institution primaire de la société internationale, garante de la diversité des formes politiques et de la coexistence entre cultures morales hétérogènes.

Pour les pluralistes, toute tentative de subordonner la souveraineté à un impératif écologique global risque de dégénérer en une nouvelle forme d'impérialisme vert, où les puissances du Nord imposeraient leurs priorités environnementales au Sud, au mépris des besoins de développement locaux.

Les solidaristes, à l'inverse, soutiennent que la reconnaissance de l'interdépendance écologique doit conduire à une redéfinition de la souveraineté comme responsabilité : un État qui détruit les écosystèmes dont dépend l'humanité entière faillit à son obligation envers la société mondiale.


La responsabilité commune mais différenciée (CBDR)

Le principe de « Responsabilité commune mais différenciée » (CBDR - Common But Differentiated Responsibilities) constitue la traduction juridique de cette tension. Formulé lors du Sommet de la Terre de Rio en 1992, il reconnaît que tous les États partagent une responsabilité commune dans la protection de l'environnement global, mais que cette responsabilité doit être modulée en fonction de deux critères : la contribution historique au problème (les pays industrialisés ayant émis la majorité des gaz à effet de serre depuis la révolution industrielle) et les capacités économiques respectives.

Ce principe permet de concilier l'urgence écologique et l'exigence de justice historique. Son application reste l'objet de vives contestations. Les pays du Nord poussent vers une universalisation des efforts de réduction, tandis que les pays du Sud exigent le respect de la différenciation et le transfert de financements climatiques, considérant que la « dette écologique » du Nord conditionne toute action efficace.


Les limites structurelles de la gouvernance climatique

Cette confrontation théorique et juridique révèle les limites structurelles de la gouvernance climatique actuelle. Les conditions de validité de l'approche institutionnaliste, examinée dans la section précédente, se heurtent ici au mur de la réalité politique. Le système international reste étatocentré.

Les accords de Paris, malgré leur universalité formelle, reposent sur des contributions volontaires (les NDC) qui ne prévoient aucun mécanisme de sanction contre les États qui ne respecteraient pas leurs engagements. La thèse du « stewardship » comme institution émergente suppose une convergence progressive des intérêts nationaux vers l'intérêt global, ce qui exclut les situations où les élites politiques nationales tirent davantage de légitimité de la défense de la souveraineté que de la participation à la gouvernance globale.


L'éthique de la responsabilité différenciée

La dimension éthique de cette impasse est considérable. Elle met en jeu la reconnaissance de la « dette écologique » des pays industrialisés envers le reste du monde. Elle expose le conflit entre le droit au développement des pays du Sud global et l'impératif de survie de la biosphère.

Exiger des pays en développement qu'ils renoncent à l'industrialisation fossile sans leur offrir des alternatives financières et technologiques crédibles revient à leur imposer une forme de tutelle écologique. Cette éthique de la responsabilité différenciée contraste avec l'universalisme abstrait de certaines approches libérales. Elle rappelle que l'égalité formelle des États ne suffit pas à garantir l'équité substantielle des arrangements internationaux.


Les critiques postcoloniales et féministes

Les approches postcoloniales et féministes, examinées au chapitre 3, trouvent ici un terrain d'application concret. Elles montrent que les politiques de conservation globale, lorsqu'elles sont conçues sans tenir compte des rapports de domination historiques, reproduisent souvent les logiques extractivistes qu'elles prétendent combattre.

Les communautés locales, particulièrement les femmes, qui dépendent directement des ressources naturelles pour leur subsistance, sont les premières affectées par les restrictions d'accès imposées au nom de la protection de l'environnement. La justice climatique ne peut donc se limiter à des calculs d'émissions ; elle exige une refonte des rapports de pouvoir qui structurent l'économie politique mondiale.


Une question morale

Face à ces tensions, la question n'est plus seulement technique ou institutionnelle. Elle devient fondamentalement morale. Comment concevoir une justice globale dans un monde fragmenté, où les obligations envers l'humanité et les écosystèmes se heurtent aux loyautés nationales et aux héritages historiques ?

L'insuffisance des mécanismes de gouvernance face à l'ampleur des crises renvoie inévitablement à la question des fondements éthiques de l'ordre mondial, objet du chapitre suivant.


Bilan du chapitre

L'analyse des défis écologiques et transnationaux a révélé les limites structurelles de l'ordre westphalien. La théorie verte a opéré une rupture nécessaire en rappelant que l'humanité est soumise à des limites planétaires qui rendent caduque la poursuite infinie de la croissance. L'approche institutionnaliste a montré comment la gestion environnementale tente de s'inscrire dans les structures existantes, tandis que l'analyse des acteurs transnationaux a mis en lumière la polyphonie croissante de la gouvernance mondiale.

Les conditions de validité de ces approches supposent que les acteurs non étatiques et les impératifs écologiques constituent désormais des variables centrales de l'analyse. Elles excluent les perspectives qui considèrent l'État comme le seul acteur véritablement pertinent. Leur angle mort réside dans la difficulté à concilier les impératifs de justice globale avec les réalités politiques concrètes, notamment la persistance des États-nations comme cadres principaux de l'action collective et la tentation de l'« impérialisme vert ».

Cette tension entre les impératifs écologiques globaux et les logiques de souveraineté étatique ne peut être résolue par des ajustements techniques. Elle devient fondamentalement morale. Comment concevoir une justice globale dans un monde fragmenté, où les obligations envers l'humanité et les écosystèmes se heurtent aux loyautés nationales et aux héritages historiques ? C'est à cette interrogation que répond le chapitre final.


À retenir

  • La tension entre impératifs écologiques globaux et souveraineté étatique est le « nœud gordien » de la politique écologique.
  • Walker : la souveraineté est un « problème », pas une condition permanente ; l'État-nation est un « récipient » inadéquat pour les phénomènes qui ignorent les frontières.
  • Le stewardship environnemental risque d'être capturé par les intérêts nationaux et de devenir un instrument de puissance.
  • Pluralistes : risque d'« impérialisme vert » (le Nord imposant ses priorités au Sud).
  • Solidaristes : la souveraineté doit être redéfinie comme responsabilité envers la société mondiale.
  • CBDR (Rio, 1992) : responsabilité commune modulée par la contribution historique et les capacités économiques.
  • Les Accords de Paris reposent sur des NDC volontaires, sans mécanisme de sanction.
  • Éthique : la « dette écologique » du Nord conditionne toute action efficace ; risque de tutelle écologique.
  • Postcolonialisme et féminisme : les politiques de conservation reproduisent souvent les logiques extractivistes.
  • La question devient morale : comment concevoir une justice globale dans un monde fragmenté ?

Le débat en question

Pluralistes et solidaristes s'opposent sur la souveraineté face à l'impératif écologique : risque d'impérialisme vert ou redéfinition de la souveraineté comme responsabilité. Nord et Sud s'opposent sur le CBDR : universalisation des efforts ou respect de la différenciation et transferts financiers. La tension ne se résout pas par des ajustements techniques : elle est fondamentalement morale.

Les acteurs transnationaux - la société mondiale contre la société des États ?

Les régimes internationaux environnementaux structurent la gouvernance climatique à l'échelle interétatique. Une autre dimension de la politique mondiale échappe largement à cette architecture formelle. Les acteurs non étatiques — organisations non gouvernementales, mouvements sociaux, firmes multinationales, collectivités territoriales, réseaux scientifiques — participent activement à la production des normes, des pratiques et des controverses environnementales, souvent en dehors des cadres diplomatiques traditionnels. Chris Brown, Georg Sørensen, Jørgen Møller, Robert Jackson, Richard Devetak, Jacqueline True, John Ruggie et Vandana Shiva en déploient les catégories et les tensions. De la « société mondiale » (world society) au « multilatéralisme inclusif », des sommets de la Terre aux chaînes de production globales, les acteurs transnationaux transforment la nature même des relations internationales. Mais cette ouverture ne va pas sans tensions : les ONG du Nord dominent les arènes internationales, les communautés locales sont traitées comme des objets de conservation. L'enjeu éthique : la justice environnementale et la participation.

Acteurs transnationaux Société mondiale Multilatéralisme inclusif ONG Écologie féministe

La montée en puissance des relations transnationales

Les régimes internationaux environnementaux structurent la gouvernance climatique à l'échelle interétatique. Une autre dimension de la politique mondiale échappe largement à cette architecture formelle. Les acteurs non étatiques — organisations non gouvernementales, mouvements sociaux, firmes multinationales, collectivités territoriales, réseaux scientifiques — participent activement à la production des normes, des pratiques et des controverses environnementales, souvent en dehors des cadres diplomatiques traditionnels.

Chris Brown, dans Understanding International Relations, rappelle que cette montée en puissance des relations transnationales constitue l'un des phénomènes les plus significatifs de l'après-Guerre froide. Les transactions transfrontalières impliquant au moins un acteur non étatique se sont multipliées, transformant en profondeur la nature même des relations internationales.


Les catégories d'acteurs transnationaux

Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson, dans Introduction to International Relations, distinguent plusieurs catégories d'acteurs transnationaux. Les organisations non gouvernementales (ONG) — Amnesty International, Greenpeace, Médecins sans frontières — jouent un rôle croissant dans l'agenda-setting, la surveillance des États et la mobilisation de l'opinion publique.

Les mouvements sociaux transnationaux — altermondialisme, justice climatique, droits des peuples autochtones — construisent des solidarités horizontales qui contournent les cadres étatiques. Les firmes multinationales, enfin, disposent de ressources économiques souvent supérieures aux PIB de nombreux États, ce qui leur confère une capacité d'influence considérable sur les politiques environnementales, qu'il s'agisse de les bloquer ou de les orienter vers des formes de « capitalisme vert ».


La société mondiale et la société internationale

Cette prolifération des acteurs non étatiques a conduit certains théoriciens à parler de « société mondiale » (world society) pour désigner une configuration où les individus et les groupes, plutôt que les États, constituent les unités fondamentales de l'analyse.

Richard Devetak et Jacqueline True, dans Theories of International Relations, rappellent que cette notion, héritée de l'École anglaise (notamment les travaux de Hedley Bull), se distingue radicalement de la « société internationale ». Là où la société internationale désigne un groupe d'États conscients de leurs intérêts et valeurs communs, la société mondiale renvoie à l'ensemble des individus et des associations qui constituent l'humanité dans son ensemble. Cette distinction engage des visions concurrentes de ce qui compte politiquement : les interactions interétatiques ou les solidarités humaines transcendant les frontières.


Le multilatéralisme inclusif

Les travaux de John Ruggie sur le « multilatéralisme inclusif » illustrent cette transformation. Ruggie montre que les institutions internationales contemporaines ne se contentent pas de mettre en relation des États. Elles intègrent des acteurs non étatiques dans des processus délibératifs qui redéfinissent les frontières du politique.

Les sommets de la Terre — Stockholm (1972), Rio (1992), Johannesburg (2002), Paris (2015) — ont systématiquement associé des ONG, des entreprises, des collectivités locales et des mouvements sociaux à la définition des agendas environnementaux. Cette inclusion transforme la nature même de la gouvernance : elle ne se limite plus à la négociation entre gouvernements, mais devient un processus polyphonique où s'expriment des voix multiples, souvent contradictoires.


Les asymétries entre acteurs transnationaux

Cette ouverture ne va pas sans tensions. Les acteurs transnationaux ne sont pas également représentés dans les arènes internationales. Les ONG du Nord global disposent de ressources financières, de compétences techniques et de réseaux médiatiques qui leur confèrent une capacité d'influence disproportionnée.

Les mouvements sociaux du Sud global, les communautés autochtones, les populations rurales peinent à faire entendre leurs voix dans des forums dominés par des logiques occidentales de mobilisation et de représentation. Cette asymétrie reproduit, à l'échelle de la société mondiale, les hiérarchies héritées de la colonisation et du développement inégal.


Le gardien du territoire

Cette tension entre conservation globale et subsistance locale trouve une illustration concrète dans les situations où des territoires habités depuis des générations sont reclassés au nom d'impératifs écologiques définis ailleurs.

Cette situation incarnée révèle les limites d'une gouvernance environnementale qui, malgré son ouverture affichée aux acteurs non étatiques, reste structurée par des rapports de pouvoir inégaux. La communauté locale n'est pas consultée en tant que sujet politique. Elle est traitée comme un objet de conservation, une variable à gérer dans des calculs écologiques définis par des experts internationaux. Cette invisibilisation contredit les principes de participation et de justice environnementale proclamés par les institutions multilatérales.


L'écologie féministe de Shiva

Devetak et True soulignent que cette tension a été analysée par les approches postcoloniales et féministes en relations internationales. Vandana Shiva, dans ses travaux sur l'écologie féministe, montre comment les politiques de conservation imposées par les institutions internationales reproduisent souvent les logiques extractivistes qu'elles prétendent combattre.

Les communautés locales, particulièrement les femmes, qui dépendent directement des ressources naturelles pour leur subsistance, sont les premières affectées par les restrictions d'accès imposées au nom de la protection de l'environnement. Leur savoir écologique, fondé sur des pratiques ancestrales de gestion durable, est systématiquement dévalorisé au profit de formes de connaissance scientifique occidentales. — D'après Vandana Shiva, écologie féministe 


Les conditions de validité

Les conditions de validité de cette grille de lecture sont précisément circonscrites. L'approche transnationaliste suppose que les acteurs non étatiques jouent un rôle croissant dans la gouvernance mondiale, au point de transformer la nature même des relations internationales. Cette hypothèse exclut les perspectives qui considèrent les États comme les seuls acteurs véritablement pertinents, les acteurs non étatiques n'étant que des épiphénomènes sans capacité d'influence réelle.

La thèse transnationaliste suppose que la société mondiale constitue un niveau d'analyse pertinent, ce qui la place en tension avec les approches étatocentriques qui privilégient exclusivement les interactions interétatiques. Son angle mort réside dans sa difficulté à rendre compte de la persistance du pouvoir étatique, notamment dans les domaines de la sécurité militaire, de la fiscalité internationale et de la régulation des flux financiers.


L'éthique de la participation

La dimension éthique de cette approche est considérable. Elle expose les conséquences humaines d'une gouvernance environnementale qui, malgré ses ambitions universalistes, reproduit des hiérarchies géographiques et sociales.

Elle suggère que la justice environnementale exige non seulement des réductions d'émissions et des politiques de conservation, mais une refonte des processus décisionnels qui incluent véritablement les communautés affectées. Cette éthique de la participation et de la reconnaissance contraste avec l'éthique de l'expertise technique qui domine souvent les institutions environnementales internationales.

Cette focalisation sur les acteurs transnationaux et la société mondiale laisse dans l'ombre une question fondamentale : comment articuler les impératifs écologiques globaux avec les logiques de souveraineté étatique et les droits des communautés locales ? Cette tension, qui structure l'ensemble de la gouvernance climatique contemporaine, sera examinée dans la section suivante.


À retenir

  • Les acteurs non étatiques participent à la production des normes environnementales, souvent en dehors des cadres diplomatiques.
  • Chris Brown : montée en puissance des relations transnationales depuis l'après-Guerre froide.
  • Sørensen et al. : trois catégories (ONG, mouvements sociaux, firmes multinationales).
  • La « société mondiale » (world society) se distingue de la « société internationale » (École anglaise, Bull).
  • Ruggie : le « multilatéralisme inclusif » intègre les acteurs non étatiques dans les processus délibératifs.
  • Les sommets de la Terre (Stockholm 1972, Rio 1992, Johannesburg 2002, Paris 2015) associent ONG, entreprises et société civile.
  • Les ONG du Nord dominent les arènes internationales ; les communautés du Sud peinent à se faire entendre.
  • La « gardienne du territoire » : la communauté locale est traitée comme objet de conservation, non comme sujet politique.
  • Shiva : l'écologie féministe révèle que les politiques de conservation reproduisent les logiques extractivistes.
  • Conditions de validité : les acteurs non étatiques transforment les RI.
  • Angle mort : difficulté à rendre compte de la persistance du pouvoir étatique.
  • Éthique : justice environnementale et participation.

Le débat en question

L'approche transnationaliste s'oppose aux approches étatocentriques qui considèrent les États comme les seuls acteurs pertinents. Elle est critiquée pour sa difficulté à rendre compte de la persistance du pouvoir étatique (sécurité militaire, fiscalité, flux financiers). En son sein, les approches postcoloniales et féministes révèlent que les acteurs transnationaux ne sont pas également représentés : les ONG du Nord dominent, les communautés locales sont traitées comme des objets de conservation.

La gestion environnementale - une institution primaire en construction

La théorie verte propose une refonte radicale des fondements ontologiques de la discipline. Une autre approche examine comment l'environnement s'insère progressivement dans les institutions existantes de la société internationale. Cette perspective ne cherche pas à renverser l'ordre étatique, mais à analyser les mécanismes par lesquels la gouvernance environnementale émerge, se consolide et se transforme au sein des structures multilatérales contemporaines. Richard Devetak, Jacqueline True, Robert Falkner, Barry Buzan, Georg Sørensen, Jørgen Møller, Robert Jackson, Andrew Hurrell et Elinor Ostrom en déploient les concepts. De la Conférence de Stockholm (1972) aux Accords de Paris (2015), la gestion environnementale devient une institution primaire. Mais cette institutionnalisation reste traversée par des tensions : Nord vs Sud, responsabilités communes mais différenciées, systèmes polycentriques. L'enjeu éthique : la justice climatique.

Gouvernance environnementale Ostrom Polycentrisme Accord de Paris Justice climatique

Une institution primaire émergente

La théorie verte propose une refonte radicale des fondements ontologiques de la discipline. Une autre approche examine comment l'environnement s'insère progressivement dans les institutions existantes de la société internationale. Cette perspective ne cherche pas à renverser l'ordre étatique, mais à analyser les mécanismes par lesquels la gouvernance environnementale émerge, se consolide et se transforme au sein des structures multilatérales contemporaines.

Richard Devetak et Jacqueline True, dans Theories of International Relations, présentent les travaux de Robert Falkner et Barry Buzan comme une contribution majeure à cette analyse. Falkner et Buzan, dans leur article fondateur de 2017, soutiennent que la « gestion environnementale » (environmental stewardship) est en train de devenir une institution primaire de la société internationale, au même titre que la souveraineté, la diplomatie ou le droit international. Cette thèse représente un déplacement analytique significatif : l'environnement n'est plus traité comme un simple enjeu sectoriel parmi d'autres, mais comme un principe organisateur qui structure les attentes, les comportements et les légitimités des acteurs étatiques.


Une institutionnalisation graduelle

Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson, dans Introduction to International Relations, rappellent que cette institutionnalisation s'est opérée de manière graduelle, depuis la Conférence de Stockholm en 1972 jusqu'aux Accords de Paris en 2015.

Les régimes internationaux environnementaux — climat, biodiversité, ozone, déchets — se sont multipliés, créant des architectures de gouvernance de plus en plus complexes. Ces régimes ne se contentent pas de produire des normes. Ils génèrent des pratiques, des expertises, des bureaucraties et des formes de surveillance qui transforment en profondeur les modalités de l'action étatique.


La tension Nord-Sud

Andrew Hurrell, cité par Devetak et True, a analysé cette dynamique en mobilisant les concepts de l'École anglaise. Pour Hurrell, la gouvernance environnementale internationale ne peut être comprise comme une simple application mécanique des théories des régimes. Elle suppose l'émergence d'une conscience collective face aux limites planétaires, conscience qui reste toutefois profondément inégale et conflictuelle.

Les États du Nord global, historiquement responsables de la majorité des émissions de gaz à effet de serre, tendent à promouvoir des approches fondées sur le marché et l'innovation technologique. Les États du Sud global, en revanche, insistent sur la justice climatique, le droit au développement et la responsabilité historique des pays industrialisés.


Le principe de responsabilités communes mais différenciées

Cette tension structure les négociations climatiques internationales depuis le Sommet de la Terre de Rio en 1992. Le principe de « responsabilités communes mais différenciées », inscrit dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, traduit juridiquement cette asymétrie.

Il reconnaît que tous les États partagent une responsabilité face à la crise écologique, mais que cette responsabilité doit être modulée en fonction des capacités économiques et des contributions historiques au problème. — Principe de responsabilités communes mais différenciées, CCNUCC (1992) 

Ce principe, bien que formellement accepté, reste l'objet de contestations permanentes. Les États-Unis ont longtemps refusé de ratifier le Protocole de Kyoto au motif qu'il n'imposait pas de contraintes équivalentes aux pays émergents comme la Chine ou l'Inde.


Les systèmes polycentriques d'Ostrom

L'analyse de ces dynamiques a été profondément renouvelée par les travaux d'Elinor Ostrom sur les systèmes polycentriques. Ostrom, dans Governing the Commons (1990) et ses articles ultérieurs, a démontré que la gestion des biens communs — y compris les ressources environnementales globales — ne nécessite pas nécessairement une autorité centrale unique.

Des arrangements institutionnels multiples, emboîtés à différentes échelles (locale, nationale, régionale, globale), peuvent produire des résultats efficaces sans recourir à la coercition étatique ou à la privatisation marchande. Cette approche remet en cause le dualisme classique entre État et marché, ouvrant la voie à des formes de gouvernance environnementale plus décentralisées et participatives.


L'Accord de Paris et le modèle polycentrique

Devetak et True soulignent que cette perspective polycentrique a influencé les débats contemporains sur l'architecture de la gouvernance climatique. L'Accord de Paris de 2015, en remplaçant les objectifs contraignants par des contributions déterminées au niveau national (NDC), a acté un déplacement vers un modèle plus flexible et différencié.

Ce modèle suppose que les États, les villes, les entreprises et la société civile peuvent converger vers des objectifs communs sans qu'un mécanisme central de sanction soit nécessaire. Les partisans de cette approche y voient une adaptation réaliste aux contraintes de la souveraineté étatique. Ses critiques pointent le risque d'une fragmentation des engagements et d'une insuffisance chronique des ambitions collectives.


Le dilemme du développement

Cette complexité institutionnelle trouve une illustration concrète dans les situations de négociation où les impératifs écologiques se heurtent aux exigences du développement économique. Le négociateur d'un pays en développement ne choisit pas entre des options techniques. Il négocie sous la contrainte de rapports de force asymétriques, où les pays industrialisés disposent de leviers économiques et diplomatiques considérables pour imposer leurs préférences.

Les conditionnalités des aides au développement, les mécanismes de financement climatique, les transferts de technologie : tous ces instruments sont pris dans des logiques de pouvoir qui dépassent la seule question environnementale.


Les conditions de validité

Les conditions de validité de cette grille de lecture sont précisément circonscrites. L'approche institutionnaliste suppose que les régimes internationaux, malgré leurs imperfections, produisent des effets significatifs sur les comportements étatiques. Cette hypothèse exclut les perspectives qui considèrent les institutions comme de simples reflets des rapports de force sous-jacents, incapables de contraindre les acteurs lorsque leurs intérêts vitaux sont en jeu.

La thèse institutionnaliste suppose que la coopération est possible même en l'absence d'autorité centrale, ce qui la place en tension avec les approches réalistes qui privilégient la logique de la puissance relative. Son angle mort réside dans sa difficulté à expliquer les échecs répétés de la gouvernance climatique, notamment l'incapacité des États à atteindre les objectifs de réduction des émissions qu'ils se sont fixés.


L'éthique de la responsabilité différenciée

La dimension éthique de cette approche est considérable. Elle expose les conséquences humaines des asymétries de pouvoir dans les négociations environnementales : les populations du Sud global, qui contribuent le moins aux émissions de gaz à effet de serre, subissent de manière disproportionnée les effets du changement climatique.

Elle suggère que la justice climatique exige non seulement des réductions d'émissions, mais une refonte des rapports économiques et politiques qui structurent l'ordre mondial. Cette éthique de la responsabilité différenciée contraste avec l'universalisme abstrait de certaines approches libérales. Elle rappelle que l'égalité formelle des États ne suffit pas à garantir l'équité substantielle des arrangements internationaux.

Cette focalisation sur les institutions étatiques et interétatiques laisse dans l'ombre d'autres acteurs qui jouent un rôle croissant dans la gouvernance environnementale. Les organisations non gouvernementales, les mouvements sociaux, les entreprises multinationales, les collectivités territoriales : tous participent à la production des normes et des pratiques environnementales, souvent en dehors des cadres formels de la diplomatie multilatérale.


À retenir

  • Falkner et Buzan (2017) : la gestion environnementale devient une institution primaire de la société internationale.
  • L'institutionnalisation s'est opérée graduellement de Stockholm (1972) à Paris (2015).
  • Les régimes environnementaux génèrent des pratiques, expertises et bureaucraties.
  • Hurrell : tension Nord-Sud, conscience collective inégale et conflictuelle.
  • Le principe de responsabilités communes mais différenciées (Rio, 1992) traduit juridiquement cette asymétrie.
  • Ostrom : les systèmes polycentriques peuvent gérer les biens communs sans autorité centrale unique.
  • L'Accord de Paris (2015) acte un déplacement vers un modèle flexible et différencié (NDC).
  • Conditions de validité : les institutions produisent des effets significatifs.
  • Angle mort : difficulté à expliquer les échecs répétés de la gouvernance climatique.
  • Éthique : justice climatique et responsabilité différenciée.

Le débat en question

L'approche institutionnaliste s'oppose aux perspectives qui considèrent les institutions comme de simples reflets des rapports de force. Elle est critiquée pour sa difficulté à expliquer les échecs répétés de la gouvernance climatique. Le débat Nord-Sud sur les responsabilités historiques et le droit au développement reste ouvert.

La théorie verte - et si la nature n'était pas un simple décor ?

Les chapitres précédents ont examiné les théories qui structurent les relations internationales autour de l'État, de la société internationale ou des rapports de domination. Une interrogation plus radicale se fait jour : que se passe-t-il lorsque l'objet même de l'analyse — l'État, la société, l'humanité — se trouve menacé dans ses conditions matérielles d'existence ? La théorie verte (Green Theory) ne se contente pas d'ajouter l'environnement à la liste des enjeux internationaux. Elle opère une rupture ontologique qui remet en cause les fondements mêmes de la discipline. Richard Devetak, Jacqueline True, Homer-Dixon, Dalby, Robyn Eckersley, Andrew Dobson, John Barry, Tim Dunne, Milja Kurki et Steve Smith en déploient les courants et les concepts. Du bio-environnementalisme aux verts sociaux, des droits de la nature à la justice écologique, l'enjeu est de taille : décentrer l'anthropocentrisme.

Théorie verte Écocentrisme Droits de la nature Justice écologique Décroissance

Une rupture ontologique

Les chapitres précédents ont examiné les théories qui structurent les relations internationales autour de l'État, de la société internationale ou des rapports de domination. Une interrogation plus radicale se fait jour : que se passe-t-il lorsque l'objet même de l'analyse — l'État, la société, l'humanité — se trouve menacé dans ses conditions matérielles d'existence ?

La théorie verte (Green Theory) ne se contente pas d'ajouter l'environnement à la liste des enjeux internationaux. Elle opère une rupture ontologique qui remet en cause les fondements mêmes de la discipline.

Richard Devetak et Jacqueline True, dans Theories of International Relations, présentent la théorie verte comme un ensemble de perspectives qui placent les limites écologiques et la soutenabilité au centre de l'analyse politique. Cette approche se distingue radicalement des théories traditionnelles par son refus de l'anthropocentrisme. Là où le réalisme, le libéralisme et même l'École anglaise prennent pour acquis que les sociétés humaines peuvent indéfiniment poursuivre leur croissance et leur expansion, la théorie verte rappelle que ces sociétés dépendent d'écosystèmes finis et fragiles. Cette reconnaissance n'est pas un simple ajout thématique. Elle transforme les catégories mêmes par lesquelles la discipline pense le monde.


Le bio-environnementalisme

Deux courants principaux structurent cette tradition, selon la typologie proposée par Devetak et True. Le bio-environnementalisme, représenté par des auteurs comme Homer-Dixon et Dalby, examine comment les contraintes écologiques — raréfaction des ressources, changements climatiques, effondrements écosystémiques — affectent la sécurité et la stabilité internationales.

Cette approche conserve une certaine continuité avec les théories traditionnelles : elle traite l'environnement comme une variable qui influence les calculs stratégiques des États. Les pénuries d'eau, les migrations climatiques, les conflits pour les terres arables deviennent des facteurs de déstabilisation qui menacent l'ordre international.


Les verts sociaux

Le courant des « verts sociaux » (social greens), en revanche, opère une rupture plus profonde. Inspiré par les travaux de Robyn Eckersley, Andrew Dobson et John Barry, ce courant conteste non seulement les politiques environnementales dominantes, mais les principes mêmes de l'organisation politique moderne.

Les verts sociaux soutiennent que l'État-nation, le capitalisme industriel et l'idéal de croissance économique infinie constituent un ensemble indissociable qui produit systématiquement la destruction écologique. Leur analyse ne se limite pas aux interactions interétatiques. Elle englobe les rapports de production, les structures de consommation, les imaginaires culturels et les relations entre les espèces.


Une dimension normative

Tim Dunne, Milja Kurki et Steve Smith, dans International Relations Theories, soulignent que cette approche introduit une dimension normative considérable. La théorie verte ne se contente pas de décrire les crises écologiques. Elle propose des principes alternatifs d'organisation politique : la justice écologique, les droits de la nature, la soutenabilité forte, la décroissance.

Ces principes contestent frontalement l'universalisme abstrait des théories dominantes. Ils rappellent que l'humanité n'est pas une abstraction déconnectée des milieux qu'elle habite, mais un ensemble de communautés situées, dépendantes d'écosystèmes spécifiques.


Les droits de la nature

Cette rupture ontologique trouve une illustration frappante dans les débats contemporains sur les droits de la nature. Plusieurs juridictions — Équateur, Bolivie, Nouvelle-Zélande, Inde — ont reconnu à des fleuves, des forêts ou des écosystèmes une personnalité juridique.

Ces décisions ne sont pas de simples curiosités juridiques. Elles manifestent un déplacement profond dans la conception du politique : la nature n'est plus un objet de propriété ou de gestion, mais un sujet de droits. — D'après Richard Devetak et Jacqueline True, Theories of International Relations 

Cette reconnaissance contredit radicalement les fondements du droit international moderne, qui repose sur la distinction entre personnes (États, individus) et choses (territoires, ressources).


Les conditions de validité

Les conditions de validité de cette grille de lecture sont précisément circonscrites. La théorie verte suppose que les limites planétaires imposent une refonte ontologique de la discipline, décentrant l'État-nation au profit de l'écosystème global. Cette hypothèse exclut les approches qui considèrent l'innovation technologique ou la croissance économique comme des solutions suffisantes aux crises écologiques.

La thèse verte suppose que l'humanité forme une communauté de destin avec les autres espèces et les milieux qu'elle habite, ce qui la place en tension avec les conceptions purement humanistes du politique. Son angle mort réside parfois dans la difficulté à articuler les impératifs écologiques avec les exigences immédiates de justice sociale et de développement économique, particulièrement dans les pays du Sud global.


L'éthique de la soutenabilité

La dimension éthique de cette approche est considérable. Elle expose les conséquences humaines de la destruction écologique : les déplacements de populations, les effondrements agricoles, les pandémies, les conflits pour les ressources.

Elle suggère que la justice globale exige non seulement une redistribution des richesses entre les humains, mais une refonte des relations entre les humains et les non-humains. Cette éthique de la soutenabilité et de l'interdépendance contraste avec l'éthique de la puissance du réalisme, l'éthique de la coopération du libéralisme et l'éthique de l'ordre de l'École anglaise.

Cette prise de conscience conduit naturellement à interroger la manière dont l'environnement devient un objet de gouvernance internationale. Si la théorie verte propose une refonte radicale des fondements du politique, les institutions existantes doivent néanmoins composer avec les crises écologiques contemporaines.


À retenir

  • La théorie verte opère une rupture ontologique, non un simple ajout thématique.
  • Elle refuse l'anthropocentrisme et place les limites écologiques au centre.
  • Deux courants : bio-environnementalisme (Homer-Dixon, Dalby) et verts sociaux (Eckersley, Dobson, Barry).
  • Le bio-environnementalisme traite l'environnement comme une variable stratégique.
  • Les verts sociaux contestent l'État-nation, le capitalisme industriel et l'idéal de croissance infinie.
  • La théorie verte propose des principes normatifs : justice écologique, droits de la nature, soutenabilité forte, décroissance.
  • Les droits de la nature (Équateur, Bolivie, Nouvelle-Zélande, Inde) illustrent un déplacement : la nature comme sujet de droits.
  • Conditions de validité : limites planétaires, communauté de destin avec les non-humains.
  • Angle mort : difficulté à articuler impératifs écologiques et justice sociale.
  • Éthique : soutenabilité et interdépendance, contraste avec réalisme, libéralisme et École anglaise.

Le débat en question

La théorie verte s'oppose aux théories traditionnelles (réalisme, libéralisme, École anglaise) sur la nature de l'objet : l'État et l'humanité ou l'écosystème global. Elle est critiquée pour sa difficulté à articuler impératifs écologiques et exigences de justice sociale et de développement économique, particulièrement dans les pays du Sud global.

Classe, race ou genre - quelle contradiction première ?

12 Chapitre 3 · Structures de domination

Classe, race ou genre : quelle contradiction première ?

Les approches critiques partagent un refus commun : celui de prendre l'ordre mondial pour un donné naturel. Une divergence structurante les traverse. Quelle contradiction faut-il considérer comme fondamentale ? La position d'un acteur dans le système de production, sa place dans la matrice coloniale, ou son inscription dans un ordre genré ? Robert Cox, Alina Sajed, Siba Grovogui, Kevin Anderson, Kimberlé Crenshaw et les féminismes postcoloniaux en déploient les termes. Le désaccord porte moins sur l'existence des dominations que sur leur ordonnancement hiérarchique. Cette question engage directement les stratégies d'action que chaque perspective rend possibles. Le débat interne aux théories critiques ne se résout pas par un arbitrage conceptuel. Il fonctionne comme un dispositif de vigilance réciproque.

Classe Race Genre Intersectionnalité Vigilance réciproque

Un désaccord structurant

Les approches critiques partagent un refus commun : celui de prendre l'ordre mondial pour un donné naturel. Une divergence structurante les traverse. Quelle contradiction faut-il considérer comme fondamentale ? La position d'un acteur dans le système de production, sa place dans la matrice coloniale, ou son inscription dans un ordre genré ? Le désaccord porte moins sur l'existence des dominations que sur leur ordonnancement hiérarchique. Cette question engage directement les stratégies d'action que chaque perspective rend possibles.


La tradition matérialiste : la primauté des rapports de production

La tradition matérialiste, prolongée par Robert Cox, accorde une primauté analytique aux rapports de production. Les transformations de l'ordre mondial s'expliquent par les mutations des forces sociales, des formes de travail et des arrangements capitalistiques. L'hégémonie, dans cette lecture, désigne la capacité d'une classe dominante à universaliser ses intérêts en les présentant comme l'intérêt général.

Les inégalités entre États deviennent dès lors lisibles comme la projection, à l'échelle planétaire, de rapports internes à l'économie politique. Cette position présente une force démonstrative remarquable lorsqu'il s'agit de rendre compte des circulations du capital, des dettes souveraines ou des politiques d'ajustement.

Elle suppose toutefois que les identités collectives se constituent d'abord autour de la position productive, ce qui laisse dans une position secondaire les appartenances raciales, religieuses ou genrées, souvent traitées comme des modulations d'une contradiction première.


Les perspectives postcoloniales : le renversement de la hiérarchie

Les perspectives postcoloniales renversent la hiérarchie. Alina Sajed, dans sa contribution à l'ouvrage dirigé par Richard Devetak et Jacqueline True, identifie trois concepts structurants de cette intervention : le colonialisme, la race et la justice épistémique.

L'assujettissement colonial n'apparaît pas comme un effet secondaire de l'accumulation capitalistique, mais comme la condition de sa possibilité. La race fonctionne comme une technologie de classement qui précède et organise l'insertion des populations dans le marché mondial. La justice épistémique, enfin, déplace le débat : il ne s'agit plus seulement de redistribuer des richesses, mais de reconnaître la validité des savoirs produits par celles et ceux que l'histoire intellectuelle dominante a tenus pour incapables de pensée abstraite.

Siba Grovogui, dans l'ouvrage de Tim Dunne et ses coauteurs, montre comment cette critique porte sur les fondements mêmes de l'universalisme juridique et moral.


Marxisme et postcolonialisme : deux lectures de l'impérialisme

Le désaccord entre ces deux traditions n'est pas seulement empirique. Il est théorique et méthodologique. Le matérialisme historique explique l'impérialisme par les nécessités internes du capitalisme : recherche de débouchés, de matières premières, de main-d'œuvre disponible. La colonisation devient une phase du développement du mode de production.

Le postcolonialisme objecte que cette lecture suppose le capitalisme comme moteur unique de l'histoire mondiale et traite les sociétés colonisées comme des objets intégrés, non comme des sujets dotés d'une historicité propre. La différence méthodologique est corrélative : là où le marxisme procède par l'analyse des structures et des classes, le postcolonialisme privilégie l'étude des discours, des représentations et des régimes de vérité.

Conséquence pratique : la première position oriente vers la transformation des rapports de production ; la seconde vers la décolonisation des savoirs et des institutions. Chacune de ces perspectives expose des dimensions que l'autre ignore. Le matérialisme historique ne saisit pas pleinement les mécanismes de déshumanisation symbolique ; le postcolonialisme ne saisit pas toujours les contraintes matérielles qui limitent l'agency des populations qu'il étudie.


La relecture de Marx par Anderson

Cette opposition n'est pas aussi nette que sa formulation polémique le suggère. Les travaux de Kevin Anderson, notamment son analyse de l'entrelacement de la race et de la classe chez Marx durant la guerre de Sécession, montrent que l'auteur fondateur n'a jamais traité ces deux dimensions comme des variables séparées.

L'esclavage, pour Marx, constitue la condition matérielle du capitalisme industriel naissant, non son complément accidentel. Cette relecture complexifie la généalogie du débat : l'opposition entre classe et race relève moins d'une divergence originelle que d'un enrichissement progressif des lectures matérialistes, sous la pression des expériences historiques et des critiques venues du Sud.


L'intersectionnalité : le troisième déplacement

Les féminismes postcoloniaux ont opéré un troisième déplacement. En introduisant la notion d'intersectionnalité, ils refusent de choisir. L'oppression subie par une travailleuse migrante ne se décompose pas en parts distinctes attribuables à son genre, à sa classe ou à son origine. Elle résulte de leur co-production dans des contextes déterminés.

Sajed rappelle à cet égard que le « Tiers-Monde » ne désignait pas un lieu géographique mais un projet politique : celui d'une refonte conjointe des hiérarchies économiques et symboliques. Cette insistance sur la co-constitution invite à traiter la question de la priorité non comme un problème théorique à résoudre, mais comme un choix stratégique situé, renouvelé à chaque conjoncture.


Le compromis humanitaire

La question de la priorité cesse d'être abstraite dès lors qu'elle se heurte aux contraintes de l'action humanitaire et de la coopération internationale. Les praticiens ne choisissent pas entre une grille de lecture ; ils négocient dans des configurations où les rapports de classe, les héritages coloniaux et les normes de genre se trouvent simultanément engagés.

Cette configuration illustre la manière dont les arbitrages concrets déplacent le débat théorique. Le praticien ne tranche pas la question de la contradiction fondamentale. Il constate que la légitimité de son interlocuteur étatique repose sur une double assise : une reconnaissance diplomatique héritée d'un ordre international inégal, et une capacité de coercition financée par des accords extérieurs. Les deux traditions critiques éclairent des faces distinctes du même problème. La lecture matérialiste rend visibles les flux financiers qui rendent le compromis possible. La lecture postcoloniale rend visibles les conditions de sa négociation : qui parle, depuis quelle position, et au nom de quelle humanité.


Les conditions de validité

Les conditions de validité de ces perspectives méritent d'être explicitées séparément. La thèse matérialiste tient sous l'hypothèse que les intérêts économiques constituent le ressort principal des comportements collectifs. Elle ignore les mobilisations identitaires qui ne se laissent pas ramener à une position de classe.

La thèse postcoloniale suppose que les structures symboliques conditionnent les structures matérielles. Elle ignore parfois la résistance des contraintes productives aux seules transformations discursives. Les approches intersectionnelles supposent, quant à elles, que la co-constitution rend illusoire toute hiérarchisation a priori ; elles exposent leurs limites lorsque l'action collective exige de désigner un adversaire et un enjeu prioritaires.


L'enjeu éthique

La dimension éthique de ce désaccord est considérable. Déterminer ce qui compte comme la contradiction première engage des choix de vie et de mort : quelles souffrances seront documentées, quelles causes bénéficieront d'une visibilité internationale, quelles violences resteront inarticulées.

Une hiérarchisation des luttes produit mécaniquement des invisibilités. Refuser toute hiérarchisation rend difficile la coordination stratégique. Le débat interne aux théories critiques ne se résout pas par un arbitrage conceptuel. Il fonctionne comme un dispositif de vigilance réciproque, rappelant à chaque perspective les angles morts que son succès analytique même tend à produire.

Ces interrogations sur la production des dominations appellent un déplacement d'échelle. Les rapports de classe, de race et de genre ne s'exercent pas uniquement entre groupes humains ; ils structurent également la relation entre les sociétés et les milieux naturels dont elles dépendent. Les crises écologiques contemporaines, en ce qu'elles ignorent les frontières étatiques et redistribuent différemment vulnérabilités et responsabilités, imposent aux théories des relations internationales une refonte de leurs objets autant que de leurs méthodes.


À retenir

  • Les approches critiques divergent sur la contradiction première : classe, race ou genre.
  • Le matérialisme (Cox) privilégie les rapports de production et l'hégémonie de classe.
  • Le postcolonialisme (Sajed, Grovogui) renverse la hiérarchie : colonialisme, race et justice épistémique.
  • Le marxisme et le postcolonialisme s'opposent sur la méthode (structures vs discours) et sur la pratique (transformation des rapports de production vs décolonisation des savoirs).
  • Anderson : Marx n'a jamais traité race et classe comme des variables séparées ; l'esclavage est la condition matérielle du capitalisme industriel.
  • L'intersectionnalité (féminismes postcoloniaux) refuse de choisir : l'oppression résulte de la co-production des rapports.
  • Le compromis humanitaire illustre la manière dont les praticiens négocient avec les deux grilles simultanément.
  • Le débat ne se résout pas par un arbitrage conceptuel : il fonctionne comme un dispositif de vigilance réciproque.
  • L'enjeu éthique : quelles souffrances seront documentées, quelles causes seront visibles.
  • Transition : les rapports de domination structurent aussi la relation entre les sociétés et les milieux naturels.

Le débat en question

Matérialisme historique et postcolonialisme s'opposent sur la contradiction première (classe vs race) et sur la méthode (analyse des structures vs étude des discours). Les féminismes postcoloniaux refusent ce choix en introduisant l'intersectionnalité. Le débat ne se résout pas : il fonctionne comme une vigilance réciproque contre les angles morts de chaque perspective.

Les féminismes en relations internationales - le personnel est international

Le postcolonialisme a révélé les hiérarchies raciales et impériales qui structurent l'ordre mondial. Une autre approche critique s'attaque à une division fondamentale souvent tenue pour acquise : la division genrée de la politique internationale. Les féminismes en relations internationales ne se contentent pas d'ajouter les femmes à la carte du monde. Ils interrogent les structures mêmes qui produisent et reproduisent les inégalités entre les sexes à l'échelle globale. Georg Sørensen, Jørgen Møller, Robert Jackson, Jacqui True, J. Ann Tickner, Laura Sjoberg, Cynthia Enloe, Louise Chappell, Kimberlé Crenshaw et Gayatri Spivak en déploient les concepts. Deux axes (empirique et analytique), une typologie riche, une notion centrale (l'intersectionnalité), une figure de la subalternité (la « doublement silenciée »). L'enjeu éthique : une justice de genre qui s'attaque aux structures matérielles et symboliques de la subordination.

Féminismes Intersectionnalité Enloe Spivak Care

L'entrée du féminisme dans la discipline

Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson rappellent que le féminisme a fait son entrée dans la discipline des relations internationales dans les années 1980, avec un focus initial sur la subordination des femmes dans la politique et l'économie internationales.

Jacqui True, dans sa contribution à l'ouvrage de Richard Devetak et Jacqueline True, précise que cette tradition s'est développée autour de deux axes heuristiques majeurs. Le premier, le féminisme empirique, s'attache à rendre visibles l'agence des femmes et les relations de genre dans la politique mondiale. Il documente un monde genré où les femmes occupent souvent des positions moins privilégiées et moins visibles. Le second axe, le féminisme analytique, utilise le genre non pas comme un simple synonyme de « femmes », mais comme une catégorie théorique fondamentale pour déconstruire les concepts mêmes de la discipline.

J. Ann Tickner et Laura Sjoberg, dans l'ouvrage de Tim Dunne et ses coauteurs, soulignent que cette approche analytique a engendré une typologie riche — féminisme libéral, critique, constructiviste, poststructuraliste et postcolonial — dont l'objectif commun est de démontrer que les relations de genre sont omniprésentes dans la politique mondiale.


Le personnel est international

Cette grille de lecture transforme radicalement l'analyse des domaines traditionnels des relations internationales. Cynthia Enloe a démontré que « le personnel est international ». Les bases militaires, les usines de sous-traitance, les missions diplomatiques ne fonctionnent pas sans le travail, souvent invisibilisé, des femmes. Les concepts de sécurité nationale, de souveraineté ou de marché libre ne sont pas neutres. Ils reposent sur des divisions genrées du travail et de la protection.

Tickner et Sjoberg illustrent cette réforme théorique par l'analyse des sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU contre l'Irak après la Première guerre du Golfe. Une lecture traditionnelle évalue l'efficacité des sanctions sur le comportement de l'État cible. Une lecture féministe révèle les conséquences disproportionnées de ces mesures sur les populations civiles, et particulièrement sur les femmes, chargées de la reproduction sociale et familiale dans un contexte de pénurie extrême. La sécurité de l'État masque ainsi l'insécurité humaine et genrée.

Par ailleurs, les travaux sur l'institutionnalisme féministe, notamment ceux de Louise Chappell, montrent comment les institutions internationales, comme la Cour pénale internationale, peuvent être le siège de luttes pour l'expansion de la justice de genre. Ces travaux révèlent que les structures ne sont pas figées mais constamment négociées.


L'intersectionnalité

Le concept d'intersectionnalité, initialement forgé par la juriste Kimberlé Crenshaw, désigne la manière dont les rapports de pouvoir — race, classe, genre, sexualité — se croisent et se co-construisent, produisant des formes spécifiques de domination et de vulnérabilité. En relations internationales, l'intersectionnalité permet de dépasser les analyses qui isolent le genre de la race ou de la classe. Elle montre qu'une femme travailleuse migrante ne subit pas d'abord une discrimination de genre, puis une discrimination de classe, mais une oppression spécifique résultant de l'articulation de ces rapports dans le contexte de la mondialisation capitaliste et postcoloniale.


La voix doublement silenciée

Cette prise en compte des croisements a été profondément renouvelée par les féminismes postcoloniaux. Devetak et True rappellent que les féministes occidentales ont longtemps été critiquées pour leur tendance à universaliser l'expérience des femmes du Nord global. Elles présentaient souvent les femmes du Sud comme des victimes passives nécessitant d'être sauvées.

Gayatri Spivak a montré comment la femme subalterne se trouve « doublement silenciée » — par le patriarcat local et par l'impérialisme colonial. — D'après Gayatri Spivak 

Les féministes postcoloniales en relations internationales insistent sur la nécessité de prendre au sérieux non seulement les dynamiques de genre, mais aussi leurs intersections constantes avec la race, la classe et la sexualité, ainsi que leur inscription dans des phénomènes globaux tels que le colonialisme, l'impérialisme et le capitalisme.

Cette approche rejette les abstractions universalistes et exige une contextualisation historique et culturelle rigoureuse pour rendre compte de la complexité de l'agence humaine. Elle démontre que le genre n'est pas une variable isolée, mais un prisme à travers lequel se lisent les hiérarchies globales.

Cette complexité intersectionnelle trouve une illustration frappante dans les chaînes de production globales, où les corps des femmes du Sud global supportent le poids de la division internationale du travail.


Les conditions de validité

Les conditions de validité de cette grille de lecture sont précisément circonscrites. Le féminisme en relations internationales suppose que le genre n'est pas une variable biologique naturelle, mais une construction sociale asymétrique qui influence les relations de pouvoir à tous les niveaux de l'analyse. Cette hypothèse exclut les approches essentialistes qui naturaliseraient les différences entre les sexes.

La thèse féministe suppose que la sphère privée et la sphère publique sont inextricablement liées, ce qui la place en tension avec les approches orthodoxes qui cantonnent l'analyse aux interactions interétatiques formelles. Son angle mort réside parfois dans la difficulté à articuler les micro-dynamiques locales avec les macro-structures du système international, ou à proposer des réformes institutionnelles immédiates face à l'urgence des crises.


L'éthique de la justice de genre

La dimension éthique de cette approche est considérable. Elle expose les conséquences humaines de l'invisibilisation des femmes dans les politiques de sécurité et de développement. Elle exige une justice de genre qui ne se limite pas à l'inclusion formelle des femmes dans les instances de décision, mais qui s'attaque aux structures matérielles et symboliques de la subordination.

Cette éthique de l'émancipation et du care contraste avec l'éthique de la puissance du réalisme et l'éthique de l'ordre de l'École anglaise.

La diversité des approches critiques — marxisme, postcolonialisme, féminisme — soulève une question interne majeure : quelle est la contradiction première ? La classe, la race ou le genre ? Cette confrontation interne, examinée dans la section suivante, révèle les tensions fécondes qui traversent le champ des théories critiques.


À retenir

  • Le féminisme entre dans les RI dans les années 1980.
  • Deux axes : féminisme empirique (rendre visibles les femmes) et analytique (déconstruire les concepts).
  • Typologie : libéral, critique, constructiviste, poststructuraliste, postcolonial.
  • Enloe : « le personnel est international » — les bases militaires, usines, missions diplomatiques reposent sur le travail invisibilisé des femmes.
  • Tickner et Sjoberg : les sanctions contre l'Irak révèlent l'insécurité humaine et genrée masquée par la sécurité de l'État.
  • Chappell : l'institutionnalisme féministe montre que les structures (CPI) sont négociées.
  • Crenshaw : l'intersectionnalité (race, classe, genre, sexualité) produit des oppressions spécifiques.
  • Spivak : la femme subalterne est « doublement silenciée » (patriarcat local et impérialisme colonial).
  • Conditions de validité : genre comme construction sociale, sphères privée et publique liées.
  • Éthique : justice de genre et care, contraste avec le réalisme et l'École anglaise.

Le débat en question

Les féminismes en RI s'opposent aux approches orthodoxes qui cantonnent l'analyse aux interactions interétatiques formelles. Ils sont critiqués pour leur difficulté à articuler micro-dynamiques locales et macro-structures, ou à proposer des réformes immédiates. En leur sein, les féminismes postcoloniaux critiquent les féminismes occidentaux pour leur tendance à universaliser l'expérience des femmes du Nord global.

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