L'École anglaise et le constructivisme ont pensé la société internationale comme une construction historique et normative. Une interrogation fondamentale demeure : qui participe à cette construction, et au nom de quelles valeurs ? L'universalisme supposé de la société internationale a fait l'objet de critiques de plus en plus vigoureuses depuis les années 1990. Tim Dunne, Milja Kurki, Steve Smith, Richard Devetak, Jacqueline True, Gerrit Gong, Andrew Linklater et Edward Said révèlent ce que l'universalisme masque : le « standard de civilisation », les hiérarchies héritées de la colonisation, l'eurocentrisme constitutif de la discipline. La société internationale n'est pas un espace de délibération égalitaire entre États souverains. Elle est traversée par des rapports de domination.
L'universalisme en question
L'École anglaise et le constructivisme ont permis de penser la société internationale comme une construction historique et normative. Une interrogation fondamentale demeure : qui participe à cette construction, et au nom de quelles valeurs ? L'universalisme supposé de la société internationale — l'idée que ses normes et ses institutions s'appliquent également à tous les États — a fait l'objet de critiques de plus en plus vigoureuses depuis les années 1990.
Tim Dunne, Milja Kurki et Steve Smith, dans International Relations Theories, rappellent que l'expansion de la société internationale européenne vers le reste du monde, aux XIXe et XXe siècles, s'est opérée à travers un mécanisme d'inclusion conditionnelle : le « standard de civilisation ». Ce concept, formalisé par Gerrit Gong dans son ouvrage fondateur The Standard of Civilization in International Society (1984), désigne l'ensemble des critères — juridiques, politiques, culturels — qu'un État doit satisfaire pour être reconnu comme membre à part entière de la société internationale.
Le standard de civilisation
Gerrit Gong, dans The Standard of Civilization in International Society (1984), identifie cinq critères qui conditionnaient l'accès des entités non européennes au concert des nations au XIXe siècle. Premièrement, la garantie des droits fondamentaux : liberté de circulation, de religion, de propriété. Deuxièmement, l'existence d'un État organisé et stable. Troisièmement, la délégation de la justice selon des codes juridiques reconnus. Quatrièmement, le respect du droit international et des règles diplomatiques. Cinquièmement, la conformité aux normes de la « civilisation » occidentale, incluant la pratique du christianisme et l'abolition de l'esclavage et de la polygamie.
Ce standard servait de mécanisme de légitimation de l'expansion impériale : les peuples jugés « barbares » ou « sauvages » pouvaient être colonisés au nom de leur « civilisation ». Dunne et ses coauteurs soulignent que ce concept a été progressivement délégitimé après 1945, avec la décolonisation et l'universalisation formelle de la souveraineté. Devetak et True montrent toutefois que ses résurgences contemporaines sont frappantes : les discours sur les « États faillis », la « responsabilité de protéger » ou la « démocratisation » reproduisent souvent la même logique d'inclusion conditionnelle.
La critique postcoloniale
Richard Devetak et Jacqueline True, dans Theories of International Relations, prolongent cette analyse en montrant que le standard de civilisation structure encore aujourd'hui les pratiques de l'intervention humanitaire, de la conditionnalité des aides internationales et des discours sur la « bonne gouvernance ». Les États du Sud global, les régimes jugés « autoritaires » ou « défaillants », les sociétés considérées comme « traditionnelles » sont souvent traités comme des entités incomplètes, incapables d'exercer pleinement leur souveraineté. Cette hiérarchisation implicite contredit l'affirmation solidariste selon laquelle la société internationale repose sur des valeurs universellement partagées. Elle révèle au contraire la persistance de rapports de domination hérités de la colonisation.
Les approches postcoloniales, développées par Devetak et True à travers les travaux d'Edward Said, Gayatri Spivak et d'autres, radicalisent cette critique. Elles montrent que le standard de civilisation n'est pas seulement un mécanisme d'exclusion juridique. Il structure les représentations, les discours, les imaginaires. L'Orient, construit par le discours colonial comme un espace de despotisme, d'irrationalité et de violence, continue d'habiter les représentations occidentales des relations internationales. Les théories dominantes — réalisme, libéralisme, École anglaise — reproduisent souvent cette grille de lecture eurocentrée, sans en avoir conscience. Elles universalisent l'expérience historique européenne et la présentent comme le modèle universel de la modernité politique.
L'analyse de Linklater
Andrew Linklater, cité par Devetak et True, a analysé cette dynamique en mobilisant les travaux de Norbert Elias sur le processus de civilisation. Elias montrait que les sociétés européennes avaient développé des standards de retenue dans leurs relations mutuelles, standards qui étaient systématiquement suspendus dans les relations avec les « sauvages » ou les « barbares ». Linklater prolonge cette analyse en montrant que l'expansion de la société internationale s'est accompagnée d'une tension constitutive : entre la conviction cosmopolitique selon laquelle les États doivent honorer la « responsabilité de protéger » les droits de tous les êtres humains, et la pratique historique selon laquelle cette responsabilité est sélectivement appliquée. Les peuples colonisés, les populations autochtones, les minorités ethniques ont souvent été exclus du cercle de la protection morale, au nom de leur infériorité supposée.
L'asymétrie de la R2P
Cette tension trouve une illustration contemporaine dans le débat sur l'intervention humanitaire et la Responsabilité de protéger (R2P). Chris Brown, dans Understanding International Relations, note que si la R2P a été adoptée par le Sommet mondial de l'ONU de 2005 comme un principe universel, sa mise en œuvre reste marquée par une asymétrie frappante.
Les interventions se déroulent presque exclusivement au Sud, rarement au Nord. Les critères d'évaluation des « crises humanitaires » sont appliqués de manière différentielle. Les États puissants conservent une marge de manœuvre considérable pour définir ce qui constitue une « violation grave des droits humains » justifiant une intervention, tandis que les États du Sud sont soumis à des scrutins plus rigoureux. Cette asymétrie révèle que l'universalisme de la société internationale reste pris dans des rapports de pouvoir inégaux.
Les limites de l'École anglaise
Cette mise en perspective historique et critique révèle les limites de l'approche de l'École anglaise. En se concentrant sur les règles et les institutions formelles de la société internationale, elle ignore largement les rapports de domination qui structurent ces règles et ces institutions. Elle suppose que la société internationale est un espace de délibération égalitaire entre États souverains, ce qui exclut les situations où certains États imposent leurs normes aux autres au nom de leur supériorité civilisationnelle supposée.
Les conditions de validité de cette approche tiennent à la reconnaissance formelle de l'égalité souveraine des États, mais elles ne suffisent pas à garantir une égalité réelle dans la définition des normes communes.
L'enjeu éthique
La dimension éthique de cette critique est considérable. Elle met en jeu la définition même de ce qui compte comme une vie digne d'être protégée, et qui est habilité à décider de cette protection. L'universalisme des droits humains, proclamé par la Déclaration universelle de 1948, se heurte à la persistance des hiérarchies raciales, culturelles et géopolitiques.
Les discours sur la « communauté internationale » masquent souvent les intérêts particuliers des États puissants. Les interventions humanitaires, présentées comme des actes de solidarité morale, peuvent servir de légitimation à des politiques impériales. Cette tension n'est pas résoluble par le raisonnement théorique seul. Elle reflète une contradiction profonde de la condition politique contemporaine : l'universalisme des normes se heurte à la persistance des particularismes et des rapports de force.
Bilan du chapitre
L'exploration de l'École anglaise et du constructivisme a révélé que l'ordre international n'est pas une simple mécanique de puissance, mais une architecture normative fragile. La distinction entre système et société internationale permet de saisir comment les États parviennent à modérer l'anarchie par des règles de coexistence. Le débat pluraliste/solidariste expose la tension irréductible entre le respect de la souveraineté et l'impératif de protéger les individus. Le constructivisme a enfin démontré que ces normes ne sont pas figées : elles sont le produit de pratiques sociales et de discours qui peuvent être contestés et transformés.
Les conditions de validité de ces approches supposent l'existence d'une conscience partagée et d'une capacité des acteurs à l'apprentissage et à la délibération. Elles excluent les situations de fragmentation radicale où aucun langage commun ne permet la communication. Leur angle mort majeur réside dans leur tendance à universaliser l'expérience des États occidentaux. En décrivant la « société internationale » comme un espace de délibération égalitaire, elles ignorent largement les rapports de domination qui structurent ces règles et ces institutions.
Cette critique nous conduit inévitablement à déplacer le regard. Si les normes sont socialement construites, il faut se demander qui participe à leur élaboration, et quels héritages historiques pèsent sur leur contenu apparemment universel. Les structures de domination qui traversent la société internationale ne sont pas des anomalies ; elles en sont les fondations invisibles.
À retenir
- Le « standard de civilisation » (Gong, 1984) conditionnait l'accès des entités non européennes au concert des nations.
- Cinq critères : droits fondamentaux, État stable, codes juridiques, droit international, normes occidentales.
- Ce standard a été délégitimé après 1945, mais ses résurgences contemporaines sont frappantes.
- Le postcolonialisme révèle que l'eurocentrisme structure les représentations et les discours.
- Linklater : tension entre cosmopolitisme et application sélective de la protection morale.
- La R2P est marquée par une asymétrie : interventions au Sud, rarement au Nord.
- L'École anglaise ignore largement les rapports de domination.
- L'universalisme des droits humains se heurte aux hiérarchies raciales, culturelles et géopolitiques.
Le débat en question
L'universalisme supposé de la société internationale est contesté par les approches postcoloniales : les normes apparemment universelles masquent des rapports de domination hérités de la colonisation. L'École anglaise est critiquée pour son angle mort : elle décrit la société internationale comme un espace de délibération égalitaire, sans prendre en compte les hiérarchies réelles.