Pluralisme contre solidarisme : l'ordre ou la justice ?

L'École anglaise a permis de distinguer le système international de la société internationale. Une question cruciale demeure : quel est le contenu normatif de cette société d'États ? Hedley Bull a formalisé ce débat interne autour de la confrontation entre pluralisme et solidarisme. Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson, Tim Dunne, Milja Kurki, Steve Smith, Jennifer Welsh et Nicholas Wheeler en déploient les termes. Cette tension trouve son expression la plus aiguë dans le débat sur l'intervention humanitaire et la Responsabilité de protéger (R2P). Elle met en jeu la définition même de ce qui compte comme une vie digne d'être protégée.

Pluralisme Solidarisme Intervention humanitaire R2P Souveraineté

Un débat structurant

L'École anglaise a permis de distinguer le système international de la société internationale. Une question cruciale demeure : quel est le contenu normatif de cette société d'États ? Hedley Bull, dans The Anarchical Society, a formalisé cette interrogation autour d'un débat interne qui structure encore aujourd'hui une grande partie des relations internationales contemporaines : la confrontation entre le pluralisme et le solidarisme.

Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson rappellent que cette distinction, formulée par Bull en 1977, connaît une évolution historique marquée. La perspective pluraliste prévalait au XIXe siècle, tandis que la vision solidariste gagnait en influence tout au long du XXe siècle, particulièrement après la Seconde Guerre mondiale et la montée en puissance du discours sur les droits humains.


Le pluralisme : l'ordre avant la justice

Le pluralisme défend une conception minimale de la société internationale. Son postulat central est que la coexistence d'États souverains et culturellement diversifiés constitue le bien suprême à préserver. Pour les pluralistes, les règles communes qui unissent les États doivent se limiter à celles qui garantissent cette coexistence : le respect de la souveraineté, le principe de non-intervention, la conduite régulée de la guerre et la stabilité des accords.

Tim Dunne, Milja Kurki et Steve Smith soulignent que cette position accorde la priorité à l'ordre sur la justice. Elle part du constat que les États sont en désaccord profond sur la conception du bien, et que toute tentative d'imposer des valeurs universelles risque de dégénérer en croisades idéologiques, menaçant la paix internationale elle-même.

Jennifer Welsh, dans sa défense normative du pluralisme, rappelle que cette position n'est pas un conservatisme cynique, mais une reconnaissance lucide des dangers de l'universalisme moral appliqué sans discernement dans un monde fragmenté.


Le solidarisme : la responsabilité de protéger

Le solidarisme, à l'inverse, postule que la société internationale peut et doit développer des règles substantielles visant à protéger les individus, au-delà du simple respect des États. Pour les solidaristes, la souveraineté n'est pas un droit absolu, mais une responsabilité conditionnelle.

Il est « au moins un droit, et probablement aussi un devoir, pour les États de mener une intervention armée si cela est jugé nécessaire pour atténuer des cas extrêmes de souffrance humaine à l'intérieur d'un pays ». — Sørensen, Møller et Jackson, Introduction to International Relations 

Cette conception transforme radicalement la nature de la société internationale : elle ne se limite plus à un club d'États se garantissant mutuellement leur existence, mais devient une communauté morale incluant, indirectement, les populations soumises à la violence de leurs propres gouvernants.


L'intervention humanitaire : le paradoxe central

Cette tension théorique trouve son expression la plus aiguë dans le débat sur l'intervention humanitaire. Richard Devetak et Jacqueline True définissent celle-ci comme « l'usage de la force militaire par un État à l'intérieur du territoire d'un autre, sans le consentement de ce dernier, pour protéger des personnes qui ne sont pas ressortissantes de l'État intervenant contre des violences commises ou permises par le gouvernement de l'État cible ».

Cette définition met en lumière le paradoxe central : pour protéger les individus, il faut violer le principe de souveraineté qui, précisément, garantit la coexistence pacifique des communautés politiques. L'objection pluraliste classique repose sur l'analogie domestique : de même que les citoyens ont le devoir de ne pas s'immiscer dans les affaires intérieures d'un État, les États ont l'obligation de respecter l'intégrité territoriale de leurs pairs.

Nicholas Wheeler, dans Saving Strangers, a toutefois démontré que cette objection, bien que juridiquement fondée, se heurte à l'impératif moral de protéger les populations civiles face à des massacres de masse.


La Responsabilité de protéger (R2P)

Le débat a connu un tournant majeur au début des années 2000, avec l'émergence du concept de « Responsabilité de protéger » (R2P). Chris Brown, dans Understanding International Relations, note que depuis une quinzaine d'années, les discussions sur l'intervention humanitaire ont été largement supplantées par celles autour de la R2P.

Le terme a été introduit par la Commission internationale de l'intervention et de la souveraineté des États (ICISS) dans son rapport de 2001. Brown souligne que cette notion doit beaucoup aux travaux de Francis Deng sur la « souveraineté comme responsabilité ». Le Sommet mondial de l'ONU de 2005 a partiellement adopté ce principe, générant une abondante littérature, notamment les travaux d'Alex Bellamy, les critiques de Noam Chomsky et les évaluations de Noele Crossley.

La R2P opère un déplacement conceptuel significatif. Elle ne légitime plus l'intervention comme un droit des États tiers, mais la fonde sur la responsabilité première de l'État envers ses propres citoyens. Cette responsabilité, en cas de défaillance, se transfère à la communauté internationale.


Les tensions persistantes

Ce déplacement n'a pas résolu la tension fondamentale entre pluralistes et solidaristes. Il l'a plutôt déplacée sur le terrain des procédures et des conditions d'application. Les pluralistes craignent que la R2P ne serve de prétexte à des interventions sélectives, motivées par des intérêts géopolitiques plutôt que par des impératifs humanitaires. Ils pointent le risque d'une application asymétrique : les États puissants interviennent au Sud, mais jamais au Nord.

Les solidaristes répondent que l'inaction face à des atrocités de masse est tout aussi problématique, et que l'absence de règles claires ne protège pas les populations vulnérables. La littérature contemporaine, notamment les travaux de Welsh sur la « contestation normative » de la R2P, montre que ce débat reste ouvert et vivace. Chaque crise internationale — Libye, Syrie, Myanmar — vient relancer la confrontation.


Les conditions de validité

Les conditions de validité de ces deux positions sont précisément circonscrites. Le pluralisme opère avec une pertinence maximale dans les contextes où les États sont culturellement hétérogènes et où les institutions internationales sont faibles. Il suppose que l'ordre international est une condition préalable à toute forme de justice, ce qui exclut les situations où l'ordre lui-même produit ou perpétue des violences massives.

Le solidarisme, à l'inverse, suppose l'existence d'un consensus minimal sur les valeurs fondamentales et sur les mécanismes de décision collective, ce qui exclut les contextes de fragmentation profonde ou de blocage institutionnel. La thèse solidariste suppose que la communauté morale ne s'arrête pas aux frontières de l'État, ce qui exclut les conceptions particularistes de l'éthique politique.


L'enjeu éthique

La dimension éthique de ce débat est considérable. Elle met en jeu la définition même de ce qui compte comme une vie digne d'être protégée, et qui est habilité à décider de cette protection. Le pluralisme, en privilégiant l'ordre, accepte implicitement que des souffrances humaines puissent être tolérées au nom de la stabilité du système. Le solidarisme, en privilégiant la justice, assume le risque de déstabiliser l'ordre international et de provoquer des interventions aux conséquences imprévisibles.

Cette tension n'est pas résoluble par le raisonnement théorique seul. Elle reflète une contradiction profonde de la condition politique contemporaine : l'universalisme des droits humains se heurte à la persistance de la diversité culturelle et à l'asymétrie des rapports de force.

Cette confrontation entre ordre et justice, entre souveraineté et responsabilité, révèle les limites d'une approche purement interétatique. Elle appelle un déplacement du regard vers la manière dont les normes, les identités et les constructions sociales façonnent les intérêts des États et les possibilités de la société internationale.


À retenir

  • Bull (1977) formalise le débat entre pluralisme et solidarisme au sein de l'École anglaise.
  • Le pluralisme privilégie l'ordre, la souveraineté et la non-intervention.
  • Le solidarisme privilégie la justice, les droits humains et la responsabilité conditionnelle.
  • L'intervention humanitaire révèle le paradoxe central : protéger les individus en violant la souveraineté.
  • La R2P (2001, 2005) déplace le débat vers la responsabilité de l'État envers ses citoyens.
  • Les pluralistes craignent les interventions sélectives ; les solidaristes dénoncent l'inaction.
  • Le débat reste ouvert : chaque crise internationale le relance.

Le débat en question

Pluralisme et solidarisme s'opposent sur la priorité : l'ordre (stabilité du système d'États) ou la justice (protection des individus). Le débat sur l'intervention humanitaire et la R2P en est l'expression la plus aiguë. Il met en jeu la définition de ce qui compte comme une vie digne d'être protégée.