Le constructivisme - l'anarchie est ce que les États en font

L'École anglaise a pensé la société internationale comme une construction historique dotée de règles et d'institutions. Elle laisse en suspens la question de la genèse et de la transformation de ces normes. Comment une société d'États passe-t-elle d'un ordre fondé sur la simple coexistence à un ordre imprégné de valeurs partagées ? Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson, Tim Dunne, Milja Kurki, Steve Smith, Alexander Wendt, K.M. Fierke et Christian Reus-Smit identifient dans le constructivisme social l'approche qui fournit les outils théoriques pour répondre à cette interrogation. Sa thèse centrale : « l'anarchie est ce que les États en font ».

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Une rupture épistémologique

L'École anglaise a permis de penser la société internationale comme une construction historique dotée de règles et d'institutions. Elle laisse largement en suspens la question de la genèse et de la transformation de ces normes. Comment une société d'États passe-t-elle d'un ordre fondé sur la simple coexistence à un ordre imprégné de valeurs partagées ?

Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson, dans Introduction to International Relations, identifient dans le constructivisme social l'approche qui fournit les outils théoriques pour répondre à cette interrogation. Tim Dunne, Milja Kurki et Steve Smith, dans International Relations Theories, prolongent cette perspective. Le constructivisme opère une rupture épistémologique majeure avec les théories rationalistes dominantes — réalisme et libéralisme. Il postule que les relations internationales sont constituées par des idées, des normes et des identités partagées, et non par des objets matériels prédonnés.


« L'anarchie est ce que les États en font »

La thèse centrale du constructivisme, telle que formalisée par Alexander Wendt dans Social Theory of International Politics, tient en une formule devenue célèbre : « l'anarchie est ce que les États en font ». Cette affirmation ne nie pas l'existence de la contrainte structurelle décrite par les réalistes. Elle conteste l'idée que cette contrainte produise mécaniquement et universellement une logique de compétition et de méfiance.

Les États-Unis perçoivent 500 armes nucléaires britanniques comme moins menaçantes que 5 armes nucléaires nord-coréennes. La différence ne s'explique pas par les capacités matérielles — largement en faveur du Royaume-Uni — mais par les structures intersubjectives qui relient les deux États. — Alexander Wendt, Social Theory of International Politics 

Sørensen et ses coauteurs soulignent que cette approche déplace le centre de gravité de l'analyse : les idées et les croyances partagées qui donnent leur sens aux faits matériels déterminent les comportements, et non les distributions de puissance.


Normes constitutives et réalité socialement construite

Dunne et ses coauteurs, à travers les travaux de K.M. Fierke et Christian Reus-Smit, approfondissent cette rupture. La réalité internationale est socialement construite par le langage, les pratiques et les discours. Les normes ne sont pas de simples régulateurs externes des comportements étatiques. Elles sont constitutives des identités elles-mêmes.

Un État ne poursuit pas ses intérêts de manière prédéterminée avant d'interagir avec les autres. C'est dans et par l'interaction que se forgent ses perceptions de ce qu'il est, de ce qu'il veut et de ce qui est légitime. Cette insistance sur le caractère processuel et linguistique de la construction sociale permet de comprendre comment les sociétés internationales évoluent. Les changements ne résultent pas uniquement de chocs exogènes ou de redistributions de puissance. Ils émergent des pratiques discursives, des contestations normatives et des réinterprétations des règles partagées.


Les cultures de l'anarchie

Cette mise en perspective linguistique trouve une illustration théorique puissante dans la typologie des « cultures de l'anarchie » proposée par Wendt. Sørensen et ses coauteurs distinguent trois configurations idéelles possibles.

La culture hobbesienne, fondée sur l'ennemi, produit une logique de guerre et de conquête. La culture lockéenne, fondée sur le rival, produit une logique de compétition régulée où la souveraineté est respectée. La culture kantienne, fondée sur l'ami, produit une logique de solidarité et d'assistance mutuelle.

Ces cultures ne sont pas des stades d'une évolution linéaire. Elles coexistent dans le système international contemporain, selon les régions et les dyades étatiques. L'Europe post-1945 a progressivement migré d'une culture lockéenne vers une culture kantienne, tandis que d'autres régions demeurent prises dans des dynamiques hobbesiennes ou lockéennes. Cette typologie permet de penser le changement international sans recourir au déterminisme matériel.


Le pont avec l'École anglaise

Chris Brown, dans Understanding International Relations, note que cette insistance constructiviste sur le rôle des idées et des normes crée un pont naturel avec l'École anglaise. Les deux approches partagent une ontologie sociale qui refuse de réduire les relations internationales à la mécanique des forces.

Le constructivisme apporte toutefois une précision analytique supplémentaire. Là où l'École anglaise décrit la société internationale comme une donnée historique, le constructivisme explique les mécanismes par lesquels cette société se reproduit ou se transforme. Les normes de souveraineté, les règles diplomatiques, les institutions internationales ne sont pas des faits naturels. Elles sont le produit de pratiques sociales continuellement réitérées, et donc susceptibles d'être contestées et modifiées.


Les conditions de validité

Les conditions de validité de cette grille de lecture sont précisément circonscrites. Le constructivisme suppose l'existence de croyances intersubjectives partagées, ce qui exclut les contextes de fragmentation radicale où aucun langage commun ne permet la communication. Il suppose également que les acteurs sont capables d'apprentissage et de réflexivité, ce qui exclut les situations de contrainte absolue où la survie immédiate annihile toute possibilité de délibération normative. La thèse constructiviste suppose que les idées sont constitutives des intérêts, ce qui exclut les conceptions purement instrumentales de la rationalité stratégique.


L'éthique de la perfectibilité et ses critiques

La dimension éthique de cette approche est considérable. En montrant que les réalités internationales sont des constructions sociales, le constructivisme ouvre un espace de responsabilité politique. Si l'anarchie n'est pas une fatalité naturelle mais le produit de pratiques humaines, alors elle peut être transformée. Cette éthique de la perfectibilité contraste avec le tragique réaliste. Elle suggère que les acteurs — diplomates, militants, institutions — ont la capacité de modifier les structures normatives par leurs discours et leurs actions.

Cette vision a été critiquée pour son angélisme implicite. En mettant l'accent sur les idées partagées, le constructivisme conventionnel ignore parfois les rapports de pouvoir qui déterminent quelles idées deviennent dominantes et quelles voix sont exclues du processus de construction normative. Les approches post-positivistes — postcoloniales et féministes — rappellent que les normes internationales ne sont pas neutres. Elles portent la marque des hégémonies historiques et des silences imposés.

Cette prise de conscience conduit naturellement à interroger les limites de la société internationale elle-même. Si les normes sont socialement construites, il faut se demander qui participe à leur élaboration et quels héritages historiques pèsent sur leur contenu apparemment universel.


À retenir

  • Le constructivisme postule que les relations internationales sont constituées par des idées, des normes et des identités partagées.
  • Wendt : « l'anarchie est ce que les États en font » — la contrainte structurelle ne produit pas mécaniquement la compétition.
  • L'exemple des armes nucléaires britanniques vs nord-coréennes illustre le rôle des structures intersubjectives.
  • Les normes sont constitutives des identités, non de simples régulateurs externes.
  • Les trois cultures de l'anarchie (hobbesienne, lockéenne, kantienne) coexistent et permettent de penser le changement.
  • Le constructivisme apporte une précision analytique par rapport à l'École anglaise : il explique les mécanismes de reproduction et de transformation.
  • L'éthique de la perfectibilité ouvre un espace de responsabilité politique.
  • Critique : angélisme implicite, prise en compte insuffisante des rapports de pouvoir.

Le débat en question

Le constructivisme s'oppose aux théories rationalistes (réalisme, libéralisme) sur la nature de la réalité internationale : construction sociale ou donnée matérielle prédonnée. Il est critiqué par les approches post-positivistes pour son angélisme implicite : il ne prend pas toujours en compte les rapports de pouvoir qui déterminent quelles idées deviennent dominantes.