Le matérialisme historique - qui bénéficie de l'ordre mondial ?

L'École anglaise et le constructivisme ont pensé la société internationale comme une construction normative. Une interrogation radicale demeure : qui bénéficie de cette construction, et au prix de quelles dominations ? Les approches critiques — marxisme, postcolonialisme, féminisme — refusent de prendre l'ordre international pour acquis. Tim Dunne, Milja Kurki, Steve Smith, Robert Cox, Antonio Gramsci et Richard Devetak identifient dans le matérialisme historique la première grille de lecture critique. Sa thèse : l'ordre international n'est pas un jeu neutre entre acteurs égaux, mais un champ de forces traversé par des rapports de domination historiques. L'hégémonie n'est pas seulement coercition ; elle est aussi consentement. Les théories de la dépendance révèlent que le sous-développement du Sud est le produit de l'expansion capitaliste occidentale.

Matérialisme historique Cox Gramsci Hégémonie Dépendance

Une interrogation radicale

L'École anglaise et le constructivisme ont permis de penser la société internationale comme une construction normative. Une interrogation radicale demeure : qui bénéficie de cette construction, et au prix de quelles dominations ? Les approches critiques — marxisme, postcolonialisme, féminisme — refusent de prendre l'ordre international pour acquis. Elles interrogent les structures matérielles et symboliques qui produisent et reproduisent les inégalités à l'échelle globale.

Tim Dunne, Milja Kurki et Steve Smith, dans International Relations Theories, rappellent que ces approches partagent une conviction fondamentale : les relations internationales ne sont pas un jeu neutre entre acteurs égaux, mais un champ de forces traversé par des rapports de domination historiques.


Cox : théorie critique contre résolution de problèmes

Le matérialisme historique, héritier de la pensée marxiste, fournit la première grille de lecture critique. Robert Cox, dans son article fondateur « Social Forces, States and World Orders » (1981), opère une rupture majeure avec les théories dominantes. Là où le réalisme et le libéralisme prennent l'ordre existant comme donnée naturelle et cherchent à résoudre des problèmes à l'intérieur de ce cadre, Cox propose une théorie critique qui interroge les origines historiques de cet ordre et les forces sociales qui le soutiennent.

Dunne et ses coauteurs soulignent que Cox distingue deux types de théorie. Les théories « résolution de problèmes » acceptent le monde tel qu'il est et cherchent à le faire fonctionner. Les théories critiques questionnent les fondements mêmes de l'ordre et envisagent des alternatives.


L'hégémonie chez Cox : au-delà de la coercition

Robert Cox, mobilisant les travaux d'Antonio Gramsci, conceptualise l'hégémonie non comme une simple domination militaire ou économique, mais comme un ordre mondial fondé sur le consentement. Une puissance hégémonique ne se contente pas d'imposer sa volonté par la force. Elle produit des idées, des institutions et des normes qui sont acceptées comme légitimes par les États subordonnés.

L'hégémonie repose sur une combinaison de coercition et de consentement, de matériel et d'idéel. Les structures économiques mondiales — division internationale du travail, système financier, régimes commerciaux — ne sont pas neutres. Elles reflètent et reproduisent les intérêts des classes dominantes des pays centraux. — D'après Robert Cox, « Social Forces, States and World Orders » (1981) 

Cette conception permet de comprendre pourquoi les États du Sud global acceptent souvent des arrangements qui semblent contraires à leurs intérêts immédiats : ils sont pris dans un ordre hégémonique qui naturalise les hiérarchies.


Les théories de la dépendance

Richard Devetak et Jacqueline True, dans Theories of International Relations, prolongent cette analyse en montrant que le matérialisme historique a profondément renouvelé la compréhension de l'impérialisme. Les théories de la dépendance, développées en Amérique latine dans les années 1960 et 1970, ont démontré que le sous-développement du Sud n'est pas un stade antérieur au développement, mais le produit historique de l'expansion capitaliste occidentale.

Les pays périphériques ne sont pas « en retard ». Ils sont structurellement intégrés à l'économie mondiale dans une position de subordination qui assure l'accumulation au centre. Cette thèse contredit radicalement les récits libéraux sur la modernisation et le développement.


Contre-hégémonies et résistances

Dunne et ses coauteurs rappellent que l'approche gramscienne de Cox a été enrichie par les travaux sur la société civile mondiale et les mouvements de résistance. L'hégémonie n'est jamais totale. Elle produit des contre-hégémonies, des résistances, des alternatives.

Les mouvements sociaux transnationaux, les organisations non gouvernementales, les luttes paysannes ne sont pas de simples perturbations du système. Ils sont des forces historiques qui contestent l'ordre néolibéral et proposent d'autres formes de gouvernance globale. Cette dimension ouvre le matérialisme historique vers des dynamiques qui dépassent la stricte analyse de classe.


Les critiques du marxisme traditionnel

Devetak et True notent que le marxisme traditionnel a été critiqué pour son économisme et son eurocentrisme. En privilégiant la classe comme catégorie d'analyse centrale, il a souvent négligé les autres formes de domination — race, genre, colonialité — qui structurent l'ordre mondial.

Les approches postcoloniales et féministes, examinées dans les sections suivantes, viendront complexifier cette grille de lecture en montrant que le capitalisme mondial ne se réduit pas à une logique de classe, mais s'articule avec des hiérarchies raciales et genrées historiquement constituées.


Les conditions de validité

Les conditions de validité de cette approche sont précisément circonscrites. Elle suppose que les structures économiques et les héritages coloniaux continuent de déterminer les trajectoires des États du Sud, au-delà des choix politiques formels. Elle ignore les dynamiques internes qui peuvent expliquer les échecs de développement, ainsi que les réussites de certains pays périphériques qui ont su négocier leur insertion dans l'économie mondiale. Son angle mort réside dans sa difficulté à penser les transformations contemporaines du capitalisme, marquées par la financiarisation, la digitalisation et l'émergence de nouvelles puissances économiques au Sud.


L'éthique de l'émancipation

La dimension éthique de cette approche est considérable. Elle expose les conséquences humaines de l'ordre économique mondial : les inégalités croissantes, les dettes insoutenables, les délocalisations, les destructions environnementales. Elle suggère que la justice globale exige une transformation radicale des structures économiques, et non de simples ajustements à la marge.

Cette éthique de l'émancipation contraste avec l'éthique de l'ordre de l'École anglaise et l'éthique de la coopération du libéralisme. Elle ouvre des espaces de solidarité transnationale et de résistance collective.

Cette prise de conscience conduit naturellement à interroger les autres dimensions de la domination mondiale. Si le matérialisme historique a révélé les structures de classe, il reste à examiner comment la race et le genre s'articulent avec la classe pour produire des hiérarchies multiples et intersectées.


À retenir

  • Le matérialisme historique refuse de prendre l'ordre international pour acquis.
  • Cox (1981) distingue théories « résolution de problèmes » et théories critiques.
  • L'hégémonie (Gramsci, Cox) repose sur la coercition et le consentement, le matériel et l'idéel.
  • Les structures économiques mondiales reproduisent les intérêts des classes dominantes des pays centraux.
  • Les théories de la dépendance : le sous-développement du Sud est le produit de l'expansion capitaliste occidentale.
  • L'hégémonie n'est jamais totale : elle produit des contre-hégémonies et des résistances.
  • Le marxisme traditionnel est critiqué pour son économisme et son eurocentrisme.
  • L'angle mort : difficulté à penser les transformations contemporaines du capitalisme.

Le débat en question

Le matérialisme historique s'oppose aux théories dominantes (réalisme, libéralisme) sur la nature de l'ordre international : donnée naturelle ou construction historique traversée par des rapports de domination. Il est critiqué pour son économisme et son eurocentrisme : en privilégiant la classe, il néglige la race, le genre et la colonialité.