Le postcolonialisme a révélé les hiérarchies raciales et impériales qui structurent l'ordre mondial. Une autre approche critique s'attaque à une division fondamentale souvent tenue pour acquise : la division genrée de la politique internationale. Les féminismes en relations internationales ne se contentent pas d'ajouter les femmes à la carte du monde. Ils interrogent les structures mêmes qui produisent et reproduisent les inégalités entre les sexes à l'échelle globale. Georg Sørensen, Jørgen Møller, Robert Jackson, Jacqui True, J. Ann Tickner, Laura Sjoberg, Cynthia Enloe, Louise Chappell, Kimberlé Crenshaw et Gayatri Spivak en déploient les concepts. Deux axes (empirique et analytique), une typologie riche, une notion centrale (l'intersectionnalité), une figure de la subalternité (la « doublement silenciée »). L'enjeu éthique : une justice de genre qui s'attaque aux structures matérielles et symboliques de la subordination.
L'entrée du féminisme dans la discipline
Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson rappellent que le féminisme a fait son entrée dans la discipline des relations internationales dans les années 1980, avec un focus initial sur la subordination des femmes dans la politique et l'économie internationales.
Jacqui True, dans sa contribution à l'ouvrage de Richard Devetak et Jacqueline True, précise que cette tradition s'est développée autour de deux axes heuristiques majeurs. Le premier, le féminisme empirique, s'attache à rendre visibles l'agence des femmes et les relations de genre dans la politique mondiale. Il documente un monde genré où les femmes occupent souvent des positions moins privilégiées et moins visibles. Le second axe, le féminisme analytique, utilise le genre non pas comme un simple synonyme de « femmes », mais comme une catégorie théorique fondamentale pour déconstruire les concepts mêmes de la discipline.
J. Ann Tickner et Laura Sjoberg, dans l'ouvrage de Tim Dunne et ses coauteurs, soulignent que cette approche analytique a engendré une typologie riche — féminisme libéral, critique, constructiviste, poststructuraliste et postcolonial — dont l'objectif commun est de démontrer que les relations de genre sont omniprésentes dans la politique mondiale.
Le personnel est international
Cette grille de lecture transforme radicalement l'analyse des domaines traditionnels des relations internationales. Cynthia Enloe a démontré que « le personnel est international ». Les bases militaires, les usines de sous-traitance, les missions diplomatiques ne fonctionnent pas sans le travail, souvent invisibilisé, des femmes. Les concepts de sécurité nationale, de souveraineté ou de marché libre ne sont pas neutres. Ils reposent sur des divisions genrées du travail et de la protection.
Tickner et Sjoberg illustrent cette réforme théorique par l'analyse des sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU contre l'Irak après la Première guerre du Golfe. Une lecture traditionnelle évalue l'efficacité des sanctions sur le comportement de l'État cible. Une lecture féministe révèle les conséquences disproportionnées de ces mesures sur les populations civiles, et particulièrement sur les femmes, chargées de la reproduction sociale et familiale dans un contexte de pénurie extrême. La sécurité de l'État masque ainsi l'insécurité humaine et genrée.
Par ailleurs, les travaux sur l'institutionnalisme féministe, notamment ceux de Louise Chappell, montrent comment les institutions internationales, comme la Cour pénale internationale, peuvent être le siège de luttes pour l'expansion de la justice de genre. Ces travaux révèlent que les structures ne sont pas figées mais constamment négociées.
L'intersectionnalité
Le concept d'intersectionnalité, initialement forgé par la juriste Kimberlé Crenshaw, désigne la manière dont les rapports de pouvoir — race, classe, genre, sexualité — se croisent et se co-construisent, produisant des formes spécifiques de domination et de vulnérabilité. En relations internationales, l'intersectionnalité permet de dépasser les analyses qui isolent le genre de la race ou de la classe. Elle montre qu'une femme travailleuse migrante ne subit pas d'abord une discrimination de genre, puis une discrimination de classe, mais une oppression spécifique résultant de l'articulation de ces rapports dans le contexte de la mondialisation capitaliste et postcoloniale.
La voix doublement silenciée
Cette prise en compte des croisements a été profondément renouvelée par les féminismes postcoloniaux. Devetak et True rappellent que les féministes occidentales ont longtemps été critiquées pour leur tendance à universaliser l'expérience des femmes du Nord global. Elles présentaient souvent les femmes du Sud comme des victimes passives nécessitant d'être sauvées.
Gayatri Spivak a montré comment la femme subalterne se trouve « doublement silenciée » — par le patriarcat local et par l'impérialisme colonial. — D'après Gayatri Spivak
Les féministes postcoloniales en relations internationales insistent sur la nécessité de prendre au sérieux non seulement les dynamiques de genre, mais aussi leurs intersections constantes avec la race, la classe et la sexualité, ainsi que leur inscription dans des phénomènes globaux tels que le colonialisme, l'impérialisme et le capitalisme.
Cette approche rejette les abstractions universalistes et exige une contextualisation historique et culturelle rigoureuse pour rendre compte de la complexité de l'agence humaine. Elle démontre que le genre n'est pas une variable isolée, mais un prisme à travers lequel se lisent les hiérarchies globales.
Cette complexité intersectionnelle trouve une illustration frappante dans les chaînes de production globales, où les corps des femmes du Sud global supportent le poids de la division internationale du travail.
Les conditions de validité
Les conditions de validité de cette grille de lecture sont précisément circonscrites. Le féminisme en relations internationales suppose que le genre n'est pas une variable biologique naturelle, mais une construction sociale asymétrique qui influence les relations de pouvoir à tous les niveaux de l'analyse. Cette hypothèse exclut les approches essentialistes qui naturaliseraient les différences entre les sexes.
La thèse féministe suppose que la sphère privée et la sphère publique sont inextricablement liées, ce qui la place en tension avec les approches orthodoxes qui cantonnent l'analyse aux interactions interétatiques formelles. Son angle mort réside parfois dans la difficulté à articuler les micro-dynamiques locales avec les macro-structures du système international, ou à proposer des réformes institutionnelles immédiates face à l'urgence des crises.
L'éthique de la justice de genre
La dimension éthique de cette approche est considérable. Elle expose les conséquences humaines de l'invisibilisation des femmes dans les politiques de sécurité et de développement. Elle exige une justice de genre qui ne se limite pas à l'inclusion formelle des femmes dans les instances de décision, mais qui s'attaque aux structures matérielles et symboliques de la subordination.
Cette éthique de l'émancipation et du care contraste avec l'éthique de la puissance du réalisme et l'éthique de l'ordre de l'École anglaise.
La diversité des approches critiques — marxisme, postcolonialisme, féminisme — soulève une question interne majeure : quelle est la contradiction première ? La classe, la race ou le genre ? Cette confrontation interne, examinée dans la section suivante, révèle les tensions fécondes qui traversent le champ des théories critiques.
À retenir
- Le féminisme entre dans les RI dans les années 1980.
- Deux axes : féminisme empirique (rendre visibles les femmes) et analytique (déconstruire les concepts).
- Typologie : libéral, critique, constructiviste, poststructuraliste, postcolonial.
- Enloe : « le personnel est international » — les bases militaires, usines, missions diplomatiques reposent sur le travail invisibilisé des femmes.
- Tickner et Sjoberg : les sanctions contre l'Irak révèlent l'insécurité humaine et genrée masquée par la sécurité de l'État.
- Chappell : l'institutionnalisme féministe montre que les structures (CPI) sont négociées.
- Crenshaw : l'intersectionnalité (race, classe, genre, sexualité) produit des oppressions spécifiques.
- Spivak : la femme subalterne est « doublement silenciée » (patriarcat local et impérialisme colonial).
- Conditions de validité : genre comme construction sociale, sphères privée et publique liées.
- Éthique : justice de genre et care, contraste avec le réalisme et l'École anglaise.
Le débat en question
Les féminismes en RI s'opposent aux approches orthodoxes qui cantonnent l'analyse aux interactions interétatiques formelles. Ils sont critiqués pour leur difficulté à articuler micro-dynamiques locales et macro-structures, ou à proposer des réformes immédiates. En leur sein, les féminismes postcoloniaux critiquent les féminismes occidentaux pour leur tendance à universaliser l'expérience des femmes du Nord global.