Classe, race ou genre - quelle contradiction première ?

12 Chapitre 3 · Structures de domination

Classe, race ou genre : quelle contradiction première ?

Les approches critiques partagent un refus commun : celui de prendre l'ordre mondial pour un donné naturel. Une divergence structurante les traverse. Quelle contradiction faut-il considérer comme fondamentale ? La position d'un acteur dans le système de production, sa place dans la matrice coloniale, ou son inscription dans un ordre genré ? Robert Cox, Alina Sajed, Siba Grovogui, Kevin Anderson, Kimberlé Crenshaw et les féminismes postcoloniaux en déploient les termes. Le désaccord porte moins sur l'existence des dominations que sur leur ordonnancement hiérarchique. Cette question engage directement les stratégies d'action que chaque perspective rend possibles. Le débat interne aux théories critiques ne se résout pas par un arbitrage conceptuel. Il fonctionne comme un dispositif de vigilance réciproque.

Classe Race Genre Intersectionnalité Vigilance réciproque

Un désaccord structurant

Les approches critiques partagent un refus commun : celui de prendre l'ordre mondial pour un donné naturel. Une divergence structurante les traverse. Quelle contradiction faut-il considérer comme fondamentale ? La position d'un acteur dans le système de production, sa place dans la matrice coloniale, ou son inscription dans un ordre genré ? Le désaccord porte moins sur l'existence des dominations que sur leur ordonnancement hiérarchique. Cette question engage directement les stratégies d'action que chaque perspective rend possibles.


La tradition matérialiste : la primauté des rapports de production

La tradition matérialiste, prolongée par Robert Cox, accorde une primauté analytique aux rapports de production. Les transformations de l'ordre mondial s'expliquent par les mutations des forces sociales, des formes de travail et des arrangements capitalistiques. L'hégémonie, dans cette lecture, désigne la capacité d'une classe dominante à universaliser ses intérêts en les présentant comme l'intérêt général.

Les inégalités entre États deviennent dès lors lisibles comme la projection, à l'échelle planétaire, de rapports internes à l'économie politique. Cette position présente une force démonstrative remarquable lorsqu'il s'agit de rendre compte des circulations du capital, des dettes souveraines ou des politiques d'ajustement.

Elle suppose toutefois que les identités collectives se constituent d'abord autour de la position productive, ce qui laisse dans une position secondaire les appartenances raciales, religieuses ou genrées, souvent traitées comme des modulations d'une contradiction première.


Les perspectives postcoloniales : le renversement de la hiérarchie

Les perspectives postcoloniales renversent la hiérarchie. Alina Sajed, dans sa contribution à l'ouvrage dirigé par Richard Devetak et Jacqueline True, identifie trois concepts structurants de cette intervention : le colonialisme, la race et la justice épistémique.

L'assujettissement colonial n'apparaît pas comme un effet secondaire de l'accumulation capitalistique, mais comme la condition de sa possibilité. La race fonctionne comme une technologie de classement qui précède et organise l'insertion des populations dans le marché mondial. La justice épistémique, enfin, déplace le débat : il ne s'agit plus seulement de redistribuer des richesses, mais de reconnaître la validité des savoirs produits par celles et ceux que l'histoire intellectuelle dominante a tenus pour incapables de pensée abstraite.

Siba Grovogui, dans l'ouvrage de Tim Dunne et ses coauteurs, montre comment cette critique porte sur les fondements mêmes de l'universalisme juridique et moral.


Marxisme et postcolonialisme : deux lectures de l'impérialisme

Le désaccord entre ces deux traditions n'est pas seulement empirique. Il est théorique et méthodologique. Le matérialisme historique explique l'impérialisme par les nécessités internes du capitalisme : recherche de débouchés, de matières premières, de main-d'œuvre disponible. La colonisation devient une phase du développement du mode de production.

Le postcolonialisme objecte que cette lecture suppose le capitalisme comme moteur unique de l'histoire mondiale et traite les sociétés colonisées comme des objets intégrés, non comme des sujets dotés d'une historicité propre. La différence méthodologique est corrélative : là où le marxisme procède par l'analyse des structures et des classes, le postcolonialisme privilégie l'étude des discours, des représentations et des régimes de vérité.

Conséquence pratique : la première position oriente vers la transformation des rapports de production ; la seconde vers la décolonisation des savoirs et des institutions. Chacune de ces perspectives expose des dimensions que l'autre ignore. Le matérialisme historique ne saisit pas pleinement les mécanismes de déshumanisation symbolique ; le postcolonialisme ne saisit pas toujours les contraintes matérielles qui limitent l'agency des populations qu'il étudie.


La relecture de Marx par Anderson

Cette opposition n'est pas aussi nette que sa formulation polémique le suggère. Les travaux de Kevin Anderson, notamment son analyse de l'entrelacement de la race et de la classe chez Marx durant la guerre de Sécession, montrent que l'auteur fondateur n'a jamais traité ces deux dimensions comme des variables séparées.

L'esclavage, pour Marx, constitue la condition matérielle du capitalisme industriel naissant, non son complément accidentel. Cette relecture complexifie la généalogie du débat : l'opposition entre classe et race relève moins d'une divergence originelle que d'un enrichissement progressif des lectures matérialistes, sous la pression des expériences historiques et des critiques venues du Sud.


L'intersectionnalité : le troisième déplacement

Les féminismes postcoloniaux ont opéré un troisième déplacement. En introduisant la notion d'intersectionnalité, ils refusent de choisir. L'oppression subie par une travailleuse migrante ne se décompose pas en parts distinctes attribuables à son genre, à sa classe ou à son origine. Elle résulte de leur co-production dans des contextes déterminés.

Sajed rappelle à cet égard que le « Tiers-Monde » ne désignait pas un lieu géographique mais un projet politique : celui d'une refonte conjointe des hiérarchies économiques et symboliques. Cette insistance sur la co-constitution invite à traiter la question de la priorité non comme un problème théorique à résoudre, mais comme un choix stratégique situé, renouvelé à chaque conjoncture.


Le compromis humanitaire

La question de la priorité cesse d'être abstraite dès lors qu'elle se heurte aux contraintes de l'action humanitaire et de la coopération internationale. Les praticiens ne choisissent pas entre une grille de lecture ; ils négocient dans des configurations où les rapports de classe, les héritages coloniaux et les normes de genre se trouvent simultanément engagés.

Cette configuration illustre la manière dont les arbitrages concrets déplacent le débat théorique. Le praticien ne tranche pas la question de la contradiction fondamentale. Il constate que la légitimité de son interlocuteur étatique repose sur une double assise : une reconnaissance diplomatique héritée d'un ordre international inégal, et une capacité de coercition financée par des accords extérieurs. Les deux traditions critiques éclairent des faces distinctes du même problème. La lecture matérialiste rend visibles les flux financiers qui rendent le compromis possible. La lecture postcoloniale rend visibles les conditions de sa négociation : qui parle, depuis quelle position, et au nom de quelle humanité.


Les conditions de validité

Les conditions de validité de ces perspectives méritent d'être explicitées séparément. La thèse matérialiste tient sous l'hypothèse que les intérêts économiques constituent le ressort principal des comportements collectifs. Elle ignore les mobilisations identitaires qui ne se laissent pas ramener à une position de classe.

La thèse postcoloniale suppose que les structures symboliques conditionnent les structures matérielles. Elle ignore parfois la résistance des contraintes productives aux seules transformations discursives. Les approches intersectionnelles supposent, quant à elles, que la co-constitution rend illusoire toute hiérarchisation a priori ; elles exposent leurs limites lorsque l'action collective exige de désigner un adversaire et un enjeu prioritaires.


L'enjeu éthique

La dimension éthique de ce désaccord est considérable. Déterminer ce qui compte comme la contradiction première engage des choix de vie et de mort : quelles souffrances seront documentées, quelles causes bénéficieront d'une visibilité internationale, quelles violences resteront inarticulées.

Une hiérarchisation des luttes produit mécaniquement des invisibilités. Refuser toute hiérarchisation rend difficile la coordination stratégique. Le débat interne aux théories critiques ne se résout pas par un arbitrage conceptuel. Il fonctionne comme un dispositif de vigilance réciproque, rappelant à chaque perspective les angles morts que son succès analytique même tend à produire.

Ces interrogations sur la production des dominations appellent un déplacement d'échelle. Les rapports de classe, de race et de genre ne s'exercent pas uniquement entre groupes humains ; ils structurent également la relation entre les sociétés et les milieux naturels dont elles dépendent. Les crises écologiques contemporaines, en ce qu'elles ignorent les frontières étatiques et redistribuent différemment vulnérabilités et responsabilités, imposent aux théories des relations internationales une refonte de leurs objets autant que de leurs méthodes.


À retenir

  • Les approches critiques divergent sur la contradiction première : classe, race ou genre.
  • Le matérialisme (Cox) privilégie les rapports de production et l'hégémonie de classe.
  • Le postcolonialisme (Sajed, Grovogui) renverse la hiérarchie : colonialisme, race et justice épistémique.
  • Le marxisme et le postcolonialisme s'opposent sur la méthode (structures vs discours) et sur la pratique (transformation des rapports de production vs décolonisation des savoirs).
  • Anderson : Marx n'a jamais traité race et classe comme des variables séparées ; l'esclavage est la condition matérielle du capitalisme industriel.
  • L'intersectionnalité (féminismes postcoloniaux) refuse de choisir : l'oppression résulte de la co-production des rapports.
  • Le compromis humanitaire illustre la manière dont les praticiens négocient avec les deux grilles simultanément.
  • Le débat ne se résout pas par un arbitrage conceptuel : il fonctionne comme un dispositif de vigilance réciproque.
  • L'enjeu éthique : quelles souffrances seront documentées, quelles causes seront visibles.
  • Transition : les rapports de domination structurent aussi la relation entre les sociétés et les milieux naturels.

Le débat en question

Matérialisme historique et postcolonialisme s'opposent sur la contradiction première (classe vs race) et sur la méthode (analyse des structures vs étude des discours). Les féminismes postcoloniaux refusent ce choix en introduisant l'intersectionnalité. Le débat ne se résout pas : il fonctionne comme une vigilance réciproque contre les angles morts de chaque perspective.