La théorie verte propose une refonte radicale des fondements ontologiques de la discipline. Une autre approche examine comment l'environnement s'insère progressivement dans les institutions existantes de la société internationale. Cette perspective ne cherche pas à renverser l'ordre étatique, mais à analyser les mécanismes par lesquels la gouvernance environnementale émerge, se consolide et se transforme au sein des structures multilatérales contemporaines. Richard Devetak, Jacqueline True, Robert Falkner, Barry Buzan, Georg Sørensen, Jørgen Møller, Robert Jackson, Andrew Hurrell et Elinor Ostrom en déploient les concepts. De la Conférence de Stockholm (1972) aux Accords de Paris (2015), la gestion environnementale devient une institution primaire. Mais cette institutionnalisation reste traversée par des tensions : Nord vs Sud, responsabilités communes mais différenciées, systèmes polycentriques. L'enjeu éthique : la justice climatique.
Une institution primaire émergente
La théorie verte propose une refonte radicale des fondements ontologiques de la discipline. Une autre approche examine comment l'environnement s'insère progressivement dans les institutions existantes de la société internationale. Cette perspective ne cherche pas à renverser l'ordre étatique, mais à analyser les mécanismes par lesquels la gouvernance environnementale émerge, se consolide et se transforme au sein des structures multilatérales contemporaines.
Richard Devetak et Jacqueline True, dans Theories of International Relations, présentent les travaux de Robert Falkner et Barry Buzan comme une contribution majeure à cette analyse. Falkner et Buzan, dans leur article fondateur de 2017, soutiennent que la « gestion environnementale » (environmental stewardship) est en train de devenir une institution primaire de la société internationale, au même titre que la souveraineté, la diplomatie ou le droit international. Cette thèse représente un déplacement analytique significatif : l'environnement n'est plus traité comme un simple enjeu sectoriel parmi d'autres, mais comme un principe organisateur qui structure les attentes, les comportements et les légitimités des acteurs étatiques.
Une institutionnalisation graduelle
Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson, dans Introduction to International Relations, rappellent que cette institutionnalisation s'est opérée de manière graduelle, depuis la Conférence de Stockholm en 1972 jusqu'aux Accords de Paris en 2015.
Les régimes internationaux environnementaux — climat, biodiversité, ozone, déchets — se sont multipliés, créant des architectures de gouvernance de plus en plus complexes. Ces régimes ne se contentent pas de produire des normes. Ils génèrent des pratiques, des expertises, des bureaucraties et des formes de surveillance qui transforment en profondeur les modalités de l'action étatique.
La tension Nord-Sud
Andrew Hurrell, cité par Devetak et True, a analysé cette dynamique en mobilisant les concepts de l'École anglaise. Pour Hurrell, la gouvernance environnementale internationale ne peut être comprise comme une simple application mécanique des théories des régimes. Elle suppose l'émergence d'une conscience collective face aux limites planétaires, conscience qui reste toutefois profondément inégale et conflictuelle.
Les États du Nord global, historiquement responsables de la majorité des émissions de gaz à effet de serre, tendent à promouvoir des approches fondées sur le marché et l'innovation technologique. Les États du Sud global, en revanche, insistent sur la justice climatique, le droit au développement et la responsabilité historique des pays industrialisés.
Le principe de responsabilités communes mais différenciées
Cette tension structure les négociations climatiques internationales depuis le Sommet de la Terre de Rio en 1992. Le principe de « responsabilités communes mais différenciées », inscrit dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, traduit juridiquement cette asymétrie.
Il reconnaît que tous les États partagent une responsabilité face à la crise écologique, mais que cette responsabilité doit être modulée en fonction des capacités économiques et des contributions historiques au problème. — Principe de responsabilités communes mais différenciées, CCNUCC (1992)
Ce principe, bien que formellement accepté, reste l'objet de contestations permanentes. Les États-Unis ont longtemps refusé de ratifier le Protocole de Kyoto au motif qu'il n'imposait pas de contraintes équivalentes aux pays émergents comme la Chine ou l'Inde.
Les systèmes polycentriques d'Ostrom
L'analyse de ces dynamiques a été profondément renouvelée par les travaux d'Elinor Ostrom sur les systèmes polycentriques. Ostrom, dans Governing the Commons (1990) et ses articles ultérieurs, a démontré que la gestion des biens communs — y compris les ressources environnementales globales — ne nécessite pas nécessairement une autorité centrale unique.
Des arrangements institutionnels multiples, emboîtés à différentes échelles (locale, nationale, régionale, globale), peuvent produire des résultats efficaces sans recourir à la coercition étatique ou à la privatisation marchande. Cette approche remet en cause le dualisme classique entre État et marché, ouvrant la voie à des formes de gouvernance environnementale plus décentralisées et participatives.
L'Accord de Paris et le modèle polycentrique
Devetak et True soulignent que cette perspective polycentrique a influencé les débats contemporains sur l'architecture de la gouvernance climatique. L'Accord de Paris de 2015, en remplaçant les objectifs contraignants par des contributions déterminées au niveau national (NDC), a acté un déplacement vers un modèle plus flexible et différencié.
Ce modèle suppose que les États, les villes, les entreprises et la société civile peuvent converger vers des objectifs communs sans qu'un mécanisme central de sanction soit nécessaire. Les partisans de cette approche y voient une adaptation réaliste aux contraintes de la souveraineté étatique. Ses critiques pointent le risque d'une fragmentation des engagements et d'une insuffisance chronique des ambitions collectives.
Le dilemme du développement
Cette complexité institutionnelle trouve une illustration concrète dans les situations de négociation où les impératifs écologiques se heurtent aux exigences du développement économique. Le négociateur d'un pays en développement ne choisit pas entre des options techniques. Il négocie sous la contrainte de rapports de force asymétriques, où les pays industrialisés disposent de leviers économiques et diplomatiques considérables pour imposer leurs préférences.
Les conditionnalités des aides au développement, les mécanismes de financement climatique, les transferts de technologie : tous ces instruments sont pris dans des logiques de pouvoir qui dépassent la seule question environnementale.
Les conditions de validité
Les conditions de validité de cette grille de lecture sont précisément circonscrites. L'approche institutionnaliste suppose que les régimes internationaux, malgré leurs imperfections, produisent des effets significatifs sur les comportements étatiques. Cette hypothèse exclut les perspectives qui considèrent les institutions comme de simples reflets des rapports de force sous-jacents, incapables de contraindre les acteurs lorsque leurs intérêts vitaux sont en jeu.
La thèse institutionnaliste suppose que la coopération est possible même en l'absence d'autorité centrale, ce qui la place en tension avec les approches réalistes qui privilégient la logique de la puissance relative. Son angle mort réside dans sa difficulté à expliquer les échecs répétés de la gouvernance climatique, notamment l'incapacité des États à atteindre les objectifs de réduction des émissions qu'ils se sont fixés.
L'éthique de la responsabilité différenciée
La dimension éthique de cette approche est considérable. Elle expose les conséquences humaines des asymétries de pouvoir dans les négociations environnementales : les populations du Sud global, qui contribuent le moins aux émissions de gaz à effet de serre, subissent de manière disproportionnée les effets du changement climatique.
Elle suggère que la justice climatique exige non seulement des réductions d'émissions, mais une refonte des rapports économiques et politiques qui structurent l'ordre mondial. Cette éthique de la responsabilité différenciée contraste avec l'universalisme abstrait de certaines approches libérales. Elle rappelle que l'égalité formelle des États ne suffit pas à garantir l'équité substantielle des arrangements internationaux.
Cette focalisation sur les institutions étatiques et interétatiques laisse dans l'ombre d'autres acteurs qui jouent un rôle croissant dans la gouvernance environnementale. Les organisations non gouvernementales, les mouvements sociaux, les entreprises multinationales, les collectivités territoriales : tous participent à la production des normes et des pratiques environnementales, souvent en dehors des cadres formels de la diplomatie multilatérale.
À retenir
- Falkner et Buzan (2017) : la gestion environnementale devient une institution primaire de la société internationale.
- L'institutionnalisation s'est opérée graduellement de Stockholm (1972) à Paris (2015).
- Les régimes environnementaux génèrent des pratiques, expertises et bureaucraties.
- Hurrell : tension Nord-Sud, conscience collective inégale et conflictuelle.
- Le principe de responsabilités communes mais différenciées (Rio, 1992) traduit juridiquement cette asymétrie.
- Ostrom : les systèmes polycentriques peuvent gérer les biens communs sans autorité centrale unique.
- L'Accord de Paris (2015) acte un déplacement vers un modèle flexible et différencié (NDC).
- Conditions de validité : les institutions produisent des effets significatifs.
- Angle mort : difficulté à expliquer les échecs répétés de la gouvernance climatique.
- Éthique : justice climatique et responsabilité différenciée.
Le débat en question
L'approche institutionnaliste s'oppose aux perspectives qui considèrent les institutions comme de simples reflets des rapports de force. Elle est critiquée pour sa difficulté à expliquer les échecs répétés de la gouvernance climatique. Le débat Nord-Sud sur les responsabilités historiques et le droit au développement reste ouvert.