Les régimes internationaux environnementaux structurent la gouvernance climatique à l'échelle interétatique. Une autre dimension de la politique mondiale échappe largement à cette architecture formelle. Les acteurs non étatiques — organisations non gouvernementales, mouvements sociaux, firmes multinationales, collectivités territoriales, réseaux scientifiques — participent activement à la production des normes, des pratiques et des controverses environnementales, souvent en dehors des cadres diplomatiques traditionnels. Chris Brown, Georg Sørensen, Jørgen Møller, Robert Jackson, Richard Devetak, Jacqueline True, John Ruggie et Vandana Shiva en déploient les catégories et les tensions. De la « société mondiale » (world society) au « multilatéralisme inclusif », des sommets de la Terre aux chaînes de production globales, les acteurs transnationaux transforment la nature même des relations internationales. Mais cette ouverture ne va pas sans tensions : les ONG du Nord dominent les arènes internationales, les communautés locales sont traitées comme des objets de conservation. L'enjeu éthique : la justice environnementale et la participation.
La montée en puissance des relations transnationales
Les régimes internationaux environnementaux structurent la gouvernance climatique à l'échelle interétatique. Une autre dimension de la politique mondiale échappe largement à cette architecture formelle. Les acteurs non étatiques — organisations non gouvernementales, mouvements sociaux, firmes multinationales, collectivités territoriales, réseaux scientifiques — participent activement à la production des normes, des pratiques et des controverses environnementales, souvent en dehors des cadres diplomatiques traditionnels.
Chris Brown, dans Understanding International Relations, rappelle que cette montée en puissance des relations transnationales constitue l'un des phénomènes les plus significatifs de l'après-Guerre froide. Les transactions transfrontalières impliquant au moins un acteur non étatique se sont multipliées, transformant en profondeur la nature même des relations internationales.
Les catégories d'acteurs transnationaux
Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson, dans Introduction to International Relations, distinguent plusieurs catégories d'acteurs transnationaux. Les organisations non gouvernementales (ONG) — Amnesty International, Greenpeace, Médecins sans frontières — jouent un rôle croissant dans l'agenda-setting, la surveillance des États et la mobilisation de l'opinion publique.
Les mouvements sociaux transnationaux — altermondialisme, justice climatique, droits des peuples autochtones — construisent des solidarités horizontales qui contournent les cadres étatiques. Les firmes multinationales, enfin, disposent de ressources économiques souvent supérieures aux PIB de nombreux États, ce qui leur confère une capacité d'influence considérable sur les politiques environnementales, qu'il s'agisse de les bloquer ou de les orienter vers des formes de « capitalisme vert ».
La société mondiale et la société internationale
Cette prolifération des acteurs non étatiques a conduit certains théoriciens à parler de « société mondiale » (world society) pour désigner une configuration où les individus et les groupes, plutôt que les États, constituent les unités fondamentales de l'analyse.
Richard Devetak et Jacqueline True, dans Theories of International Relations, rappellent que cette notion, héritée de l'École anglaise (notamment les travaux de Hedley Bull), se distingue radicalement de la « société internationale ». Là où la société internationale désigne un groupe d'États conscients de leurs intérêts et valeurs communs, la société mondiale renvoie à l'ensemble des individus et des associations qui constituent l'humanité dans son ensemble. Cette distinction engage des visions concurrentes de ce qui compte politiquement : les interactions interétatiques ou les solidarités humaines transcendant les frontières.
Le multilatéralisme inclusif
Les travaux de John Ruggie sur le « multilatéralisme inclusif » illustrent cette transformation. Ruggie montre que les institutions internationales contemporaines ne se contentent pas de mettre en relation des États. Elles intègrent des acteurs non étatiques dans des processus délibératifs qui redéfinissent les frontières du politique.
Les sommets de la Terre — Stockholm (1972), Rio (1992), Johannesburg (2002), Paris (2015) — ont systématiquement associé des ONG, des entreprises, des collectivités locales et des mouvements sociaux à la définition des agendas environnementaux. Cette inclusion transforme la nature même de la gouvernance : elle ne se limite plus à la négociation entre gouvernements, mais devient un processus polyphonique où s'expriment des voix multiples, souvent contradictoires.
Les asymétries entre acteurs transnationaux
Cette ouverture ne va pas sans tensions. Les acteurs transnationaux ne sont pas également représentés dans les arènes internationales. Les ONG du Nord global disposent de ressources financières, de compétences techniques et de réseaux médiatiques qui leur confèrent une capacité d'influence disproportionnée.
Les mouvements sociaux du Sud global, les communautés autochtones, les populations rurales peinent à faire entendre leurs voix dans des forums dominés par des logiques occidentales de mobilisation et de représentation. Cette asymétrie reproduit, à l'échelle de la société mondiale, les hiérarchies héritées de la colonisation et du développement inégal.
Le gardien du territoire
Cette tension entre conservation globale et subsistance locale trouve une illustration concrète dans les situations où des territoires habités depuis des générations sont reclassés au nom d'impératifs écologiques définis ailleurs.
Cette situation incarnée révèle les limites d'une gouvernance environnementale qui, malgré son ouverture affichée aux acteurs non étatiques, reste structurée par des rapports de pouvoir inégaux. La communauté locale n'est pas consultée en tant que sujet politique. Elle est traitée comme un objet de conservation, une variable à gérer dans des calculs écologiques définis par des experts internationaux. Cette invisibilisation contredit les principes de participation et de justice environnementale proclamés par les institutions multilatérales.
L'écologie féministe de Shiva
Devetak et True soulignent que cette tension a été analysée par les approches postcoloniales et féministes en relations internationales. Vandana Shiva, dans ses travaux sur l'écologie féministe, montre comment les politiques de conservation imposées par les institutions internationales reproduisent souvent les logiques extractivistes qu'elles prétendent combattre.
Les communautés locales, particulièrement les femmes, qui dépendent directement des ressources naturelles pour leur subsistance, sont les premières affectées par les restrictions d'accès imposées au nom de la protection de l'environnement. Leur savoir écologique, fondé sur des pratiques ancestrales de gestion durable, est systématiquement dévalorisé au profit de formes de connaissance scientifique occidentales. — D'après Vandana Shiva, écologie féministe
Les conditions de validité
Les conditions de validité de cette grille de lecture sont précisément circonscrites. L'approche transnationaliste suppose que les acteurs non étatiques jouent un rôle croissant dans la gouvernance mondiale, au point de transformer la nature même des relations internationales. Cette hypothèse exclut les perspectives qui considèrent les États comme les seuls acteurs véritablement pertinents, les acteurs non étatiques n'étant que des épiphénomènes sans capacité d'influence réelle.
La thèse transnationaliste suppose que la société mondiale constitue un niveau d'analyse pertinent, ce qui la place en tension avec les approches étatocentriques qui privilégient exclusivement les interactions interétatiques. Son angle mort réside dans sa difficulté à rendre compte de la persistance du pouvoir étatique, notamment dans les domaines de la sécurité militaire, de la fiscalité internationale et de la régulation des flux financiers.
L'éthique de la participation
La dimension éthique de cette approche est considérable. Elle expose les conséquences humaines d'une gouvernance environnementale qui, malgré ses ambitions universalistes, reproduit des hiérarchies géographiques et sociales.
Elle suggère que la justice environnementale exige non seulement des réductions d'émissions et des politiques de conservation, mais une refonte des processus décisionnels qui incluent véritablement les communautés affectées. Cette éthique de la participation et de la reconnaissance contraste avec l'éthique de l'expertise technique qui domine souvent les institutions environnementales internationales.
Cette focalisation sur les acteurs transnationaux et la société mondiale laisse dans l'ombre une question fondamentale : comment articuler les impératifs écologiques globaux avec les logiques de souveraineté étatique et les droits des communautés locales ? Cette tension, qui structure l'ensemble de la gouvernance climatique contemporaine, sera examinée dans la section suivante.
À retenir
- Les acteurs non étatiques participent à la production des normes environnementales, souvent en dehors des cadres diplomatiques.
- Chris Brown : montée en puissance des relations transnationales depuis l'après-Guerre froide.
- Sørensen et al. : trois catégories (ONG, mouvements sociaux, firmes multinationales).
- La « société mondiale » (world society) se distingue de la « société internationale » (École anglaise, Bull).
- Ruggie : le « multilatéralisme inclusif » intègre les acteurs non étatiques dans les processus délibératifs.
- Les sommets de la Terre (Stockholm 1972, Rio 1992, Johannesburg 2002, Paris 2015) associent ONG, entreprises et société civile.
- Les ONG du Nord dominent les arènes internationales ; les communautés du Sud peinent à se faire entendre.
- La « gardienne du territoire » : la communauté locale est traitée comme objet de conservation, non comme sujet politique.
- Shiva : l'écologie féministe révèle que les politiques de conservation reproduisent les logiques extractivistes.
- Conditions de validité : les acteurs non étatiques transforment les RI.
- Angle mort : difficulté à rendre compte de la persistance du pouvoir étatique.
- Éthique : justice environnementale et participation.
Le débat en question
L'approche transnationaliste s'oppose aux approches étatocentriques qui considèrent les États comme les seuls acteurs pertinents. Elle est critiquée pour sa difficulté à rendre compte de la persistance du pouvoir étatique (sécurité militaire, fiscalité, flux financiers). En son sein, les approches postcoloniales et féministes révèlent que les acteurs transnationaux ne sont pas également représentés : les ONG du Nord dominent, les communautés locales sont traitées comme des objets de conservation.