L'extension des devoirs au-delà des frontières étatiques se heurte à une objection fondamentale : la persistance des loyautés communautaires. Nous sommes tous membres d'une variété de communautés et d'associations, participants à des pratiques différentes, tirés parfois en directions conflictuelles par une gamme de fidélités. Toni Erskine, Michael Walzer, Alasdair MacIntyre, Charles Beitz, Thomas Pogge, Andrew Linklater, Richard Shapcott, Thomas Diez, Jill Steans, Rodger Payne, Nayef Samhat, Hauke Brunkhorst et Jürgen Habermas en déploient les termes. Le débat ne se réduit pas à une opposition binaire entre universalisme et particularisme. Il porte sur la nature et la portée des obligations morales dans un monde fragmenté. Le « cosmopolitisme mince » de Linklater et Shapcott propose une voie médiane, mais expose ses propres limites.
Des loyautés multiples
L'extension des devoirs au-delà des frontières étatiques, examinée dans la section précédente, se heurte à une objection fondamentale : la persistance des loyautés communautaires. Toni Erskine, dans sa contribution à l'ouvrage de Tim Dunne, Milja Kurki et Steve Smith, rappelle que nous sommes tous membres d'une variété de communautés et d'associations, participants à des pratiques différentes, tirés parfois en directions conflictuelles par une gamme de fidélités.
On peut être britannique (et gallois), ou américain ; membre actif d'une association locale, d'un syndicat professionnel, d'une communauté religieuse. Ces appartenances constituent le tissu même de l'identité morale et politique des individus, et ne relèvent pas de simples accidents biographiques.
Un débat plus subtil qu'il n'y paraît
Le débat entre cosmopolitisme et communautarisme structure une grande partie de la théorie normative contemporaine en relations internationales. Il ne s'agit pas d'une opposition binaire entre partisans de l'universel et défenseurs du particulier, mais d'une confrontation plus subtile sur la nature et la portée des obligations morales dans un monde fragmenté.
Erskine souligne que ces catégories fournissent des outils analytiques extrêmement utiles pour comprendre et représenter les positions en présence, sans nécessairement les représenter parfaitement.
Le cosmopolitisme éthique
Le cosmopolitisme éthique, tel qu'il est défendu par des auteurs comme Charles Beitz et Thomas Pogge, postule que nous sommes déjà citoyens du monde parce que nous avons des devoirs envers tous les autres, globalement. Cette conception ne doit pas être confondue avec le cosmopolitisme politique, qui plaide pour l'élimination ou la transformation radicale des frontières étatiques, en vue d'atteindre soit un gouvernement mondial, soit un système de représentation transcendant les divisions politiques.
Le cosmopolitisme éthique, lui, peut être considéré comme compatible avec une variété d'arrangements politiques. Il pourrait permettre un système d'États discrets et souverains, ou même être considéré comme inextricablement lié au cosmopolitisme politique et exiger la création d'un État mondial. Le point crucial est que les positions cosmopolitiques éthiques nient résolument que les frontières politiques délimitent ceux qui ont une égale considération morale.
Le communautarisme
Le communautarisme, défendu par des auteurs comme Michael Walzer et Alasdair MacIntyre, soutient que les obligations morales les plus fortes découlent des appartenances concrètes et des pratiques partagées. Walzer, dans Just and Unjust Wars (1977), illustre cette position par sa défense du principe d'immunité des non-combattants, fondée non sur leur humanité abstraite, mais sur leur appartenance à une communauté politique spécifique.
Cette approche accorde une importance centrale aux particularités historiques, culturelles et institutionnelles qui façonnent les identités collectives. Elle suppose que la justice ne peut être pensée indépendamment des contextes sociaux dans lesquels elle s'inscrit.
Les deux visages du solidarisme
Georg Sørensen, Jørgen Møller et Robert Jackson notent que cette confrontation trouve une expression particulière dans le débat sur les deux visages du solidarisme. Le solidarisme étatocentrique, qui privilégie le rôle des États dans la promotion des droits humains, est beaucoup plus proche de la position pluraliste que le solidarisme cosmopolitique, qui subordonne les intérêts étatiques aux impératifs universels. Cette distinction révèle que le débat ne se joue pas seulement entre théoriciens de la justice, mais structure également les positions au sein de l'École anglaise elle-même.
Le « cosmopolitisme mince »
Cette opposition binaire a été contestée par des tentatives de dépassement. Andrew Linklater et Richard Shapcott, analysés par Richard Devetak et Jacqueline True, plaident pour un « cosmopolitisme mince » (thin cosmopolitanism) qui promouvrait des claims universels tout en faisant justice à la différence.
Dans un tel dispositif, les loyautés envers l'État souverain ou toute autre association politique ne peuvent être absolues. En reconnaissant la diversité des liens sociaux et des attaches morales, une éthique « cosmopolite mince » cherche à multiplier les types et les niveaux de communauté politique. Cela ne signifie pas que les devoirs envers l'humanité l'emportent sur tous les autres. Il n'y a pas de « hiérarchie morale » fixe dans un cadre cosmopolite mince. Cette version place les idéaux de dialogue et de consentement au centre de son projet, et, pour reprendre le langage de Jürgen Habermas, cherche à juridifier plutôt qu'à moraliser les relations internationales.
La juridification des relations internationales
Thomas Diez et Jill Steans, cités par Devetak et True, prolongent cette analyse en montrant que cela implique de faciliter les développements institutionnels qui concrétisent l'idéal dialogique. Pour Rodger Payne et Nayef Samhat, cela signifie « incorporer des normes procédurales de participation (ou d'inclusion) et de transparence (ou d'ouverture) » dans les régimes internationaux.
Pour Hauke Brunkhorst et Habermas, il s'agit de faciliter une « gouvernance globale sans gouvernement global » et des « démocraties post-nationales sans États post-nationaux ». Cette approche délibérative tente de dépasser l'opposition entre cosmopolitisme et communautarisme en proposant des procédures qui permettent la coexistence de multiples fidélités sans exiger leur subordination à un principe unique. — D'après Brunkhorst et Habermas, cités par Devetak et True
Les conditions de validité
Les conditions de validité de ces positions sont précisément circonscrites. Le cosmopolitisme éthique suppose que l'appartenance à l'humanité crée des obligations morales fondamentales, ce qui exclut les conceptions particularistes qui limitent les devoirs aux membres de communautés spécifiques.
La thèse cosmopolitique suppose que les frontières politiques ne délimitent pas ceux qui ont une égale considération morale, ce qui la place en tension avec les approches communautariennes qui accordent une considération réduite aux « outsiders ». Son angle mort réside dans sa difficulté à articuler les obligations universelles avec les loyautés concrètes qui structurent l'identité morale des individus.
Le communautarisme, à l'inverse, suppose que les obligations les plus fortes découlent des appartenances concrètes, ce qui exclut les conceptions universalistes qui subordonnent les particularismes à des principes abstraits. Son angle mort réside dans sa difficulté à rendre compte des obligations envers ceux qui ne partagent pas nos appartenances.
L'enjeu éthique
La dimension éthique de ce débat est considérable. Elle met en jeu la définition même de ce qui compte comme une vie digne d'être protégée, et qui est habilité à décider de cette protection.
Le cosmopolitisme éthique expose les conséquences humaines de la subordination des loyautés communautaires aux impératifs universels : il risque de dévaloriser les attaches concrètes qui donnent leur sens à l'existence humaine. Le communautarisme, à l'inverse, expose les conséquences humaines de la subordination des impératifs universels aux loyautés communautaires : il risque de légitimer l'exclusion et la violence envers ceux qui ne partagent pas nos appartenances.
Cette tension n'est pas résoluble par le raisonnement théorique seul. Elle reflète une contradiction profonde de la condition politique contemporaine : l'universalisme des droits humains se heurte à la persistance des particularismes et des rapports de force.
Les limites du « cosmopolitisme mince »
Le « cosmopolitisme mince » de Linklater et Shapcott propose une voie médiane, mais il expose ses propres limites. En plaçant les idéaux de dialogue et de consentement au centre de son projet, il suppose que tous les acteurs peuvent participer à des processus délibératifs égaux, ce qui exclut les situations de domination structurelle où certaines voix sont systématiquement exclues.
Cette approche juridificatrice risque de naturaliser les rapports de force existants en les soumettant à des procédures formelles qui ne remettent pas en cause les inégalités substantielles.
Cette confrontation entre universalisme et particularisme, entre obligations envers l'humanité et loyautés communautaires, révèle les limites d'une approche purement théorique de la justice globale. Elle appelle un déplacement du regard vers les pratiques concrètes de la justice internationale, où ces tensions se donnent à voir dans toute leur acuité.
À retenir
- Nous sommes membres de multiples communautés ; ces appartenances constituent le tissu de l'identité morale.
- Le débat cosmopolitisme/communautarisme n'est pas une opposition binaire : il porte sur la nature et la portée des obligations.
- Cosmopolitisme éthique (Beitz, Pogge) : nous avons des devoirs envers tous les êtres humains, indépendamment des frontières.
- Cosmopolitisme politique : élimination ou transformation radicale des frontières (gouvernement mondial).
- Communautarisme (Walzer, MacIntyre) : les obligations les plus fortes découlent des appartenances concrètes.
- Solidarisme étatocentrique vs solidarisme cosmopolitique : deux positions au sein de l'École anglaise.
- « Cosmopolitisme mince » (Linklater, Shapcott) : claims universels + justice à la différence ; pas de hiérarchie morale fixe.
- Juridification (Habermas) : « gouvernance globale sans gouvernement global », « démocraties post-nationales sans États post-nationaux ».
- Conditions de validité : obligations universelles vs loyautés concrètes.
- Limites du cosmopolitisme mince : risque de naturaliser les rapports de force en les soumettant à des procédures formelles.
Le débat en question
Cosmopolitisme et communautarisme s'opposent sur la portée des obligations morales : l'appartenance à l'humanité ou les appartenances concrètes. Le « cosmopolitisme mince » tente de dépasser cette opposition en proposant des procédures délibératives. Mais il risque de naturaliser les rapports de force existants en les soumettant à des procédures formelles qui ne remettent pas en cause les inégalités substantielles.